Art Culture Société

Loading...

Art Culture Société

La planète micro, macro. Les intérêts ciblés, Caraïbes, Amériques, Europe, de temps à autres, le monde, dans la mesure ou l'intérêt des lecteurs s'y attardent. Écrivez-nous! Vos commentaires sur eChasimbi.blogspot.com

Nombre total de pages vues

dimanche, avril 29, 2007

Art Littérature (Roland Paret) (eChasimbi)






ALT="Google" align="absmiddle">










L'HOMME ERRANT

Quand Henry était malheureux et qu'il voulait refouler les mauvaises pensées, il pensait à quelques événements de sa vie, et il devenait tout de suite moins triste : la mort de son grand-père, le jour où il avait enterré son nombril entre les racines du ficus, sa nuit avec Marie dans le puits de la vieille maison familiale au Cap, le galop sur Malika au cours duquel Marie l'avait emmené jusqu'à la rivière Bellor, c'était la première fois, qui devait rester la seule, où il était monté à cheval, lui, le descendant d'une race d'éleveurs de chevaux.
Il aimait beaucoup son grand-père.
Le vieillard agonisait. La famille défilait devant son lit. Le général, qui ne pardonnait pas à la mort de le confondre avec la masse des gens et de ne pas lui faire un traitement de faveur, à lui, un Gromir pourtant, boudait et montrait son dos à l'assistance. Il ne se retourna qu'au moment où sa bru, c'est-à-dire sa nièce, la femme de son fils André, le militaire, s'avança, tenant son bébé dans les bras.
-- C'est Riri, mon oncle.
Il se retourna. Henry était son petit-fils préféré, « le seul qui porte mon nom ! ». « L'ultime Gromir », ajoutait-il, sans se douter qu'il disait vrai. Henry avait trois ans. Le général le prit dans ses bras, et il mourut quelques instants plus tard. On ne s'en aperçut pas, et l'enfant passa la nuit dans les bras de son grand-père mort. Le lendemain, quand on voulut le délivrer, c'était trop tard, les bras du mort étaient raides, et ce fut la croix et la bannière pour libérer Henry qui pleurait et riait en même temps. La famille était réunie autour du cadavre et du Lieutenant luttant contre son père pour lui reprendre son fils.
Personne ne le dit : tout le monde pensait à la naissance d’Henry. Sa mère portait des jumeaux ; l'un des fœtus mourut. Simone passa le reste de sa grossesse à l'hôpital : on craignait non seulement pour sa vie, on craignait aussi pour celle du second bébé, le futur Henry. On la bourrait d'antibiotiques, on redoutait la septicémie. André Gromir voulait faire avorter sa femme.
-- Ce qui compte pour moi, c’est ma femme ! Je me fous d’un bébé que je ne connais pas !
Simone refusa d’avorter, elle voulait à tout prix un enfant. Cette espèce de rivalité qui existait depuis toujours entre Cécile et elle faillit lui être fatale ; elle l'empêchait de « rester sans rien faire pendant qu'elle fabrique un enfant à son mari ; une fois de plus on dira qu'elle fait tout mieux que moi ! ».
-- Pas question !
Simone avait pensé écraser sa sœur quand elle avait appris qu'elle attendait des jumeaux, et voilà que les médecins, qui n’avaient pas été fichus de sauver l’un des bébés, s’avouaient incapables de lui conserver le second. Et l’on voudrait qu'elle se fasse avorter ? !
-- Jamais de la vie !
Henry avait passé huit jours dans le ventre de sa mère en compagnie d'une sœur défunte. À la naissance, on dut faire une opération pour séparer la main du vivant de celle de la morte : elles étaient soudées. Pendant ce temps, dans une autre salle de l'Hôpital Justinien, Cécile accouchait de Marie le plus facilement du monde, sans douleurs, sans cris ; elle n'avait pas eu le temps de dire : « ouf ! », que la petite fille se présentait. Cécile prenait un bouillon et se préparait à quitter sa chambre pour une promenade aux bras de son mari, Edmond-la-panique, et d'une infirmière pendant que Simone, exsangue, épuisée, proche de l'évanouissement, s'interrogeait sur la réussite de l'opération qu'on faisait sur son fils afin de le délivrer de sa compagne décédée.
Naître, c’est respirer par soi-même, et il semblerait qu’Henry protestât contre cette naissance, ou soit incapable de l’assumer, car il eut sa première crise d’asthme presque aussitôt après la délivrance de sa mère. L’expression « le monde extérieur » devait être comprise, en ce qui le concernait, dans son sens le plus strict, le plus immédiat, de « monde extérieur à celui du ventre de sa mère ». C’est ce que devait expliquer à un docteur Gromir sceptique un de ses confrères « psy », le docteur Bonnebranche.
-- Par définition, l’asthme est un signe de protestation contre la vie, c’est le refus de naître, c’est-à-dire de quitter l’utérus maternel où la mère se charge de tout pour vous, et surtout de respirer pour vous.
« Foutue délégation viennoise ! », grommelait Edmond-la-Panique. Son neveu devait plus tard être de son avis. Henry se mettait en colère chaque fois que l’on faisait allusion devant lui à l’aspect « psychologique » de son asthme. Il devenait enragé quand l’un de ses interlocuteurs disait que « l’asthme est une maladie psychosomatique, et que vous devriez prendre sur vous, mon cher Henry ».
-- Pour ces gens, tout est psychosomatique !
« Il y a autant d’asthmes que d’asthmatiques ! », devait plus tard répéter Henry à la suite de son oncle. Pour le moment, il était dans les bras de son grand-père mort, et son père luttait pour l’en délivrer, comme les chirurgiens avaient dû lutter, à sa naissance, pour le libérer des mains de sa sœur morte.
« Comme à l’époque de l’opération pour séparer sa main de celle de sa sœur défunte, le voilà de nouveau dans les bras d'un mort. Espérons que... » Il semblerait que le général refusât de libérer son petit-fils. Un profond silence régnait, rompu seulement par les pleurs et les rires de Henry.
Tout le monde se trompa à propos de ces rires et de ces pleurs. On croyait Henry effrayé : pas du tout, il était ravi et, même, il n'avait jamais été aussi heureux. Dans les bras du mort, il avait joui d'un grand calme, d'une tranquillité dont il ne soupçonnait pas l'existence et, surtout, il avait dormi d'un sommeil léger, une nuit sans crise d'asthme, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. C'était l'une des rares fois où il avait dormi car, malgré son âge, il avait derrière lui un long passé d'insomniaque. Il n'appuya pas les efforts de son père pour le libérer, il voulait au contraire rester dans les bras de son grand-père.
Toute sa vie, il essaya de retrouver cette sérénité. Les seules fois où il y était parvenu, c'était dans d'autres bras, ceux de Marie, quand ils faisaient l'amour, surtout la première fois, sur le dos de Malika : ça avait été... extraordinaire. Les étreintes de ces nuits allaient le hanter toute sa vie ; elles lui avaient donné un sentiment de plénitude ; elles avaient été une excursion dans l'éternité. Et puis, il y avait dans le corps de Marie quelque chose, une odeur, un parfum, qui agissait sur ses bronches comme un remède efficace contre l'asthme.
Il n'avait jamais pu se l'expliquer : l'odeur dégagée par la peau de Marie était le meilleur médicament qu'il eût jamais essayé contre ses étouffements et contre cet atroce sentiment d'angoisse qui accompagne les crises d'asthme. Faire l'amour avec Marie mettait fin à ses crises, aussi fortes fussent-elles. Il promenait ses narines et ses lèvres sur le corps de l'adolescente ; il restait un long moment à genoux, les jambes de Marie reposant sur ses épaules, à respirer l'odeur qui se dégageait du triangle moussu et touffu, et à recueillir la ciprine qui se déposait sur sa langue comme les gouttes d'un philtre. Après l'amour, cette dernière nuit-là, ils avaient dormi et, au réveil, ils avaient recommencé. Leur tante, qui était venue les réveiller, avait dû attendre qu'ils aient eu fini et qu'elle cessât d'entendre les vibratos expressifs qui sortaient de la bouche de son neveu et de celle de sa nièce. Gênée, madame Perselman avait, en fin de compte, chargé Dida, leur gouvernante, de les avertir que l'heure du départ approchait et qu'il fallait se dépêcher.
Henry se souvenait de la fois où il avait failli mourir. Ce soir-là, il avait eu une crise majeure, une de celles qui amènent l'asthmatique au seuil de la mort. Le docteur Gromir avait l'air désemparé, sans ressources, il avait tout essayé, et Henry voyait l'instant où son cœur allait céder. À ce moment, Marie était entrée, avait mis tout le monde à la porte, y compris son père, s'était déshabillée, s'était placée à la hauteur des narines et de la bouche de son cousin, et Henry, roulant sa tête sur le pré enchanté et respirant l’odeur qu’il dégageait, s'était senti revivre, et la crise avait cessé. Son oncle et ses confrères spécialistes des voies respiratoires étaient restés devant lui comme devant un miraculé : ils étaient décontenancés, et la résurrection de leur patient, qui devait mourir d'après les lois de la dynamique du cœur et des voies respiratoires, les portait à revoir leurs manuels. Henry entendit un des médecins qui murmurait : « Dans ce pays, la raison... » Ils crurent que Dida, la bonne de Marie et d’Henry, avait utilisé des remèdes vaudou pour guérir le moribond. Dida préféra se taire. Les deux années que Marie et lui passèrent à Port-au-Prince chez leur tante, madame Perselman, furent relativement heureuses. Ensuite, il partit.

Extrait de l'Assemblée des grands vents

Art Peinture Peintres (eChasimbi)







ALT="Google" align="absmiddle">