Art Culture Société

Loading...

Art Culture Société

La planète micro, macro. Les intérêts ciblés, Caraïbes, Amériques, Europe, de temps à autres, le monde, dans la mesure ou l'intérêt des lecteurs s'y attardent. Écrivez-nous! Vos commentaires sur eChasimbi.blogspot.com

Nombre total de pages vues

lundi, octobre 29, 2007

Le goût du corossol (extrait)

Le goût du Corossol

Roman de Jancy Bolté

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Comment des êtres si semblables puissent s’avérer si différents du jour au lendemain. Un couple ayant vécu une passion de haute intensité se retrouve des étrangers, l’un pour l’autre. On ne mélange pas la papaye verte et le corossol devenu mure.

Le pinceau a la main, il ne semblait pas se décider ni sur le choix des couleurs ni sur la géométrie du tableau. Figé comme devant une page blanche. Il régnait un silence de mort dans l’appartement. Une éternité s’était écoulée. Il essuyait les pinceaux avec un bout de tissu imbibé de solvant, les mis à sécher, recula pour regarder la toile, elle était inerte.

Il ne voulait pas se l’avouer. Il désirait la quitter. Il devait lui parler à la franche marguerite, sincèrement, en quatre yeux, sans rire. En même temps il avait peur. Pour elle et pour lui-même. Après tant d’années, une dépendance affective incontestable s’était installée comme un colimaçon doucement enroulé sous sa coquille. Dire sans médire, sans faire mal. Sans cris, sans pleurs, sans grincement de dents, le parfait divorce. La voluptueuse rupture. L’amiable. Rester amis sans y croire vraiment. Faire semblant ! Ne rien faire du tout. Laisser faire, attendre, lui laisser le dernier mot, la décision de la rupture finale. Pouvoir partir sans culpabilité aucune. Ce n’était qu’une question de temps !







Il ferait un dernier portrait d’elle, à l’huile, habillée de bleu céruléen, sa robe préférée en organdi. Au nom d’un amour qui n’était plus ce qu’il avait été. Avec un bibi fleuri comme celui qu’elle portait l’été qu’ils avaient passé dans l’île, insouciants, s’aimant passionnément, à la folie, éperdument. Les yeux dans les yeux tout le temps.

Ressentir tout cela dans son être sans que le cœur aucunement ne s’alarme.

Animus, anima. Ma mie, mon esprit, mon âme, amen, je t’aime, je t’aimerai toujours.

Fasciné par ses seins lourds comme des corossols, ses hanches de femmes comme peintes par Artémise, son sexe nu et gonflé sous sa robe bleue. Son nombril, sa peau cuivrée, ses sourcils épais, agressifs à souhait. Assoiffés de sexe, ils le faisaient partout. Derrière les rochers à l’abri des regards indiscrets, dans l’eau qui les caressait, rythmant leurs secousses. Dans la chambre de la petite auberge, aux murs tapissés de lilas, ils essayaient tout ce qui leur traversait l’esprit, dans un lit grinçant au moindre mouvement. Ils restaient inertes, essayant de ne pas faire de bruit comme deux adolescents qui entendent la porte du garage s’ouvrir à la commande du sésame électronique et laisser le passage à la voiture des parents qui entrent dans le garage comme un chien qui entre dans sa niche.

Les flâneries au bord de l’eau ou elle ramassait des coquillages et lui qui lançait des galets qui surfaient au-dessus du reflux des vagues à marée basse. Il comptait, un, deux, trois, quatre et criait cinq, six…oh !ah ! Il levait les bras en l’air et finissait par un ouais retentissant comme s’il venait de gagner la coupe du monde. Elle riait à gorge déployée de le voir s’amuser comme un gamin, tel que son père lui avait appris étant enfant. Ah ! Qu’ils étaient loin ces galets, cela et ceux de son enfance avec son père !





Il l’aimait au passé, et cela, c’était l’imparfait au présent. Il l’aimait sans l’aimer et il savait qu’il la quitterait sans la quitter. Il perdrait une partie de lui-même. Mais ce temps d’aimer était révolu.

Elle le savait et c’est pour cela qu’elle était sous thymoanaleptique qui lui donnait des moments d’absence tel qu’on avait l’impression pendant quelques secondes qu’elle n’était plus là.

Et lui flirtant de plus en plus avec l’alcool, tellement qu’il finissait par s’y croire marier tout de bon.

Elle, Sarah savait ce que sa réserve, son attitude, ses silences cachaient. Tous ces mystères, tous ces secrets, ces non-dits, ces sous-entendus, ces dislocations abruptes de phrases, ces regards furtifs, dissimulés, tout ce qu’ils ne disaient pas ou plus. C’était ça qui l’enquiquinait. Pas la jalousie. Mais tous ces tabous impalpables. Elle le savait ! Il le savait !


Ce que lui ne savait pas c’était qu’elle se faisait une carapace et s’apprêtait à le laisser. Pas pour un autre homme, ni pour une femme mais pour être seule avec elle-même ! Lui qui tâtait de tous les chiffons, il n’en reviendrait pas qu’on le quitte pour être avec soi !

Pourtant elle l’aimait encore. Pourquoi ces sentiments et sensations ambiguës, ambivalentes, désespérantes, exténuantes. Le dicton souffle à l’oreille des femmes, qu’une femme n’est pas une femme si elle n’a pas donné la vie, naissance à un être. Ce que le dicton ne disait pas c’était ceci « Qu’est-ce qu’une femme qui a avorté à cinq mois et demi ? ».







De bière en vin dans les cafés, j’apprivoise des sommes de rien que je justifie, croyant bien faire, en additionnant les rencontres, les vagues palabres, âmes des relations humaines, voulant faire le bilan de quelque chose qui pourrait bien être la vie d’une ombre qui cherche la lumière. La grisaille s’installe, le ciel dessus dessous tel un saule pleureur larmoie encore un peu, et moi tout autant. L’été passe mouillé et frais, trop frais.

Une lumière somme toute diaphane, distillée tel un rhum ambré et tamisé comme sous des tissus, ou une fumerie d’opium dans l’Indochine française, que certains appelaient le temps béni des colonies.

Sarah a dit ce qu’elle avait à dire, son angoisse, son insécurité, son blues et moi je multiplie les amantes au fond de leurs lits comme au creux de mon épaule pour m’apercevoir enfin, qu’il n’y a que cela pour répondre de mes actes de vie.

Je pourrais être assis en lotus dans un ashram en train de méditer et me sentir très bien ou être étendu sur une plage à Bali entrain de me faire dorer le lard, me faire bronzer gentiment sans faire de vagues, dormir à la belle étoile et regarder Jupiter et Saturne se faire de l’œil pendant que la lune est en scorpion, mais malheureusement ce n’est pas le cas, je suis ici, fauché, vrai religion de l’indigence, la misère noire.

Il ne fait pas beau, l’été n’a pas vraiment eu lieu, sûrement du à l’influence du volcan des Philippines, ou quelque autre phénomène cyclothymique du climat ou le réchauffement de la planète. La fonte des grands glaciers, le pôle nord coulant vers le sud.

Je n’ai pas de travail sauf un petit contrat somme toute, alimentaire. J’attends de recevoir l’Assurance sociale, l’aide de dernier recours car je ne suis pas éligible au chômage, le nombre de semaines d’éligibilité vient d’augmenter. Je suis toujours en retard d’un métro ou deux.



Ah ! L’imaginaire se perd ! Et il ne suffit pas de penser être à Jacmel pour y être, à part Renée Depestre qui vit en France et écrit en zombie à Jacmel, ou Anne Hébert en France écrivant en manitou sur le Québec. Être ici pour être ailleurs. Pourquoi pas ? Est-ce défendu ? Eloge de la fuite, de l’évasion !

Oui, il y a un fruit défendu, mais quel est-il ? Il y en a plusieurs qui ne le sont pas. Mais le fruit défendu, c’est la pensée, fruit de l’esprit. C’est pour cela qu’il y a le diable.

Dans ses chimères la blonde était devenue une chinoise. Elle s’appelait Yuan comme la monnaie. Je pense à vous lorsque je me masturbe. Que je pense à votre sexe gonflé sous votre jeans et que vous me parler de votre mari en Chine. M’aimez-vous ? Suis-je un passeport pour la luxure ?

-Gabriel, réveille toi.
-Je ne veux pas répondre. Mais je finirai bien par le faire.
-Sarah, je ne dors pas... je réfléchis.
-À tes péchés je suppose, ou était tu hier soir jusqu’aux petites heures du matin. Je ne peux plus…Elle s’arrêta net, sachant quelle regretterait ces quelques paroles misérables mais vraies et qu’elle finirait par se sentir coupable, pour rien, pour des prunes, des peccadilles. Car diable, elle n’avait rien de rien à se reprocher. Merde et Merde. Elle ne dit rien et s’en alla vers la cour arrière, remarqua un chat tigré gris, trottinant en équilibriste sur la clôture de bois. Le chat s’arrêta, tourna la tête et la regarda longuement dans les yeux avant de poursuivre délicatement sa route. C’était un signe, elle aussi était en équilibre ou plutôt en équilibre sur une détresse. Elle resta songeuse, un nuage cacha un moment le soleil. Elle ne se décidait pas à rentrer.






Pour tout travail créatif, des rencontres fortuites, des corps et des âmes douces, tendres, rugueuses, qui mortifie ou qui laisse vide. La vie multiple sous ses parures illusoires me propose des dégradés de gris, des solutions sans fin, voguant perpétuellement vers d’autres dénouements, toujours, car il n’y a pas de problèmes n’est-ce pas ! Que des solutions ! Enfin c’est ce qu’il faut se dire. Sagesse de la pensée positive.

En moins de soixante mots, Gabriel venait de faire son autocritique, son aveu. Il pouvait se lever et allé se doucher. Se couper les ongles de pieds, se tailler sa petite moustache de dragueur,

Encore couché mon salaud. C’est tout ce que tu sais faire, te vautrer dans un lit, dans un être, dans ta vie de fantasmes. Recommence à dessiner, à peindre. Prends ma caméra, fais des photos.

Elle n’attend pas de réponse, elle ne fait que passer, porter du linge de la chambre à la machine à laver. Une ombre. Je l’entends et je ne la vois pas ou plutôt je la vois mais je ne l’entends pas.

-Gabriel, peux-tu m’apporter le savon….le savon liquide. Rends toi utile, c’est encore moi qui lave tes chaussettes et tes caleçons qui sentent encore les femmes en rut. Je ne suis pas ta mère encore moins ta femme de ménage. Enfin, je ne suis pas ta servante, ni ta domestique.

Elle n’avait pas besoin d’en ajouter autant !

Elle me tire de mes souvenirs d’enfance, à un goût de corossol, comme les madeleines de Proust, ou le goût de la papaye verte. Le goût du corossol qui me faisait songer à ma grand-mère. Je me lève, je me dirige vers l’armoire à savon, mais ma rêverie continue. Je me revois avec mes cinq petits cousins et cousines dans un grand jacuzzi pour faire bain baim avec ma grand-mère nue qui nous frottait des pieds à la tête.

Tout d’un coup de but en blanc le plus jeune de mes cousins les yeux écarquillés et fixés sur les seins volumineux de grand-mère lui demande qu’est-ce que c’est çà en pointant du doigt et elle de répondre : Ça se sont mes deux corossols pour faire boubouille pour Papa Lou. A l’époque, je n’avais rien compris. Un vrai charabia ! Aujourd’hui c’était non seulement clair, mais un nectar de ravissement. Mamie avait de ces expressions tirées en droite ligne de ses ancêtres créoles. Des gènes jouissifs.

Je n’avais même pas cinq ans. En y pensant, j’avais le sourire aux lèvres lorsque Sarah brama son ordre de nouveau. Le ton venait de faire la chanson, je failli figer sur place. En lieu et place je me précipité vers le vieux bahut fait par un artisan de l’époque que l’on avait acheté ensemble, sablé tous les deux et que j’avais vernis dans un vert teinté de gris pour faire antique. On pouvait dire que c’était réussi car un antiquaire de nos connaissances l’avait évalué à plus de quinze cent dollars. Il avait même offert de nous l’acheter. On avait refusé. On se croyait en possession d’un trésor inestimable d’ébénisterie valant une vraie fortune. Ce que l’on avait été heureux le jour de cet achat. On avait mis de la musique, dansée autour du meuble. Allumé des bougies. Heureux en pensée dans le passé. Imparfait au présent. Cela devenait une vraie rengaine. Une marotte obsessionnelle.

Il y a des prénoms et des noms communs que je peux plus supporter d’entendre, Gabriel, Sarah, le savon liquide, en poudre, en pastille, le savon tout court. Décidément, pour avoir des réflexions pareilles, je ne suis pas dans mon assiette.


Le savon en main, je décide de le lui apporter et puis volte face, je change d’idée. Femme esclave, docile, soumise. C’est elle qui fait tout, à ce qu’elle dit. Enfin de compte, c’est elle qui gagne le pain quotidien ! Le pain, le vin, le bifteck, les pantalons en suède, le manteau d’hiver avec capuchon en fourrure et tutti quanti. Elle me laissera, je la laisserai, on se laissera, tout passe, tout lasse et tout casse.







Fichtre, certains étaient passés par là avant nous. Tous ces adages, tous ces dictons, toutes ces anecdotes, toutes ces théories, des marottes monomaniaques, pour deux personnes qui n’arrivaient plus à communiquer, à s’aimer.



Les féministes militantes se mettent au rancart. Du moins c’est ce que pensent les hommes. Ils n’ont pas fait de progrès au masculin. Au contraire ils se sont relâchés, comme dirait Sarah. Ils ont arrêté de faire leur part, enfin pour ceux qui avaient commencé. Ils ont cessé de penser aux femmes, pour et avec les femmes à moins d’être terriblement amoureux comme au début d’une relation. Ce sont des pensées que les mâles gardaient pour soi. Sinon ils se feraient mettre au pilori, la bouche à peine ouverte. Car ils y avaient des femmes qui souriaient tout le temps étaient d’une gentillesse et délicatesse hors de l’ordinaire, mais elles avaient des dents de requins, n’en pensaient pas moins et quand elles faisaient pleuvoir des coups, on ne savait pas d’où cela venait. Alors ! Les gars se la bouclaient. Un point c’est tout. Sauf entre eux ! Bien sur !


Non sans blagues, les féministes n’inquiètent plus les hommes, qu’ils soient machos, homme bleu ou rose. Comme le homard dont la pince coupée repousse, l’homme castré a fait repousser son phallus et retrouvé sa faconde de Neandertal. En gros il ne fait plus sa part, sauf les poubelles, le gazon lorsqu’il y en a et bien sur la voiture.

La lecture du soir aux enfants redevient le lot de la mère féministe, qui n’a pas le choix devant les tonnes de bière ingurgité chaque soir par le mari pas tout à fait homo sapiens.










Le 21ème siècle ne présage rien de bon. L’Amérique omniprésente partout, chien de garde du monde, les guerres. Le terrorisme international. L’inflation comme une phtisie galopante. Le prix de l’essence. Les catastrophes naturelles, ouragans, cyclones, tempêtes tropicales, volcans, séismes, tremblements de terre. L’apocalypse n’est pas une fin en soi. C’est une affaire permanente. L’enfer sur terre. C’était le genre de réflexion que Weber leur inculquait quand il était encore professeur à l’Université.

Ensuite il s’arrêtait net, faisait quelques pas vers la droite, tournait sur lui-même, faisait quelques pas sur la gauche, s’arrêtait pile poil et s’esclaffait d’un rire tonitruant et sonore qu’il avait du copier en écoutant Jacques Languirand languir à la radio. Il y avait toujours une ou deux filles portant les deux mains à la bouche pour retenir un haut cri qui finissait par fuser.

De son air le plus sérieux il regagnait son bureau et semblait méditer. Moi je me disais, il gagne du temps, son éclair de génie ayant fait mouche, il attend visiblement la fin du cours. Et comme par miracle la cloche retentissait. Il se levait, personne n’osait bouger avant qu’il ne se lève, après tout on n’était pas à la petite école. Une fois levé il donnait ses directives pour le cours suivant.

Certains, surtout les filles prenaient des notes, les autres s’évaporaient comptant comme toujours sur les filles pour les devoirs à rendre. Gabriel avait Sarah qui suivait les mêmes cours que lui. Mais à la deuxième session de la première année, elle choisit de devenir vétérinaire. Allez savoir pourquoi, elle n’avait même pas de chat. Un changement en entraîne souvent un autre et Gabriel faillit s’inscrire en sexologie. Il jongla avec l’idée pendant toute une session et finalement resta en Philosophie. C’était noble, mais si on ne se dégotait pas un poste de professeur… l’avenir pourrait devenir glauque, a moins bien sur d’avoir le talent de l’écrit et la chance de publier. Et puis ni le sexe, ni la science du sexe a cette époque ne l’obsédait comme aujourd’hui.

-Gabriel tu ne pourrais pas te lever et m’apporter le savon.
Il était figé devant le meuble. La main sur la bouteille de plastique pris dans ce dédale de pensées hétéroclites. En fait, je rêvais…je lui écrivais un mot mentalement, je me le répétais, je lui disais…

- C'est biblique, Sarah, Rébecca... Esther. Tu es sûr que tu ne pas oublié.

Artémis a peint la femme comme elle est, pli, replis, bourrelets, poignées d'amour, culotte de cheval, mais avec la grâce de la Sylphide de Timothée.

Et toi, comment te sens tu. Tu accumules toujours les âmes vagues des hommes. Vulves, pénis, baises, un an, un contrat, ristourne et bakchich. Moi y compris !

Faisant partie du lot ! Et de la dote, en prime. Un pubis rouge et frisé, St Armand, des fesses rondes accotées à une fenêtre pendant qu'un faon traverse la clairière. Qu'il était doux ton sexe, qu’il était beau ce cerf de virginie. Tu as oublié, je le savais!
Il rêvait à elle et lui parlait dans son rêve. Il avait trompé Sarah

-Gabriel le savon et la grande serviette verte pendant que tu y est.

-À contre cœur, je me bouge sort de ma torpeur, je prends le savon, je le lui apporte, je le lui tends et je la regarde un instant, ses seins, son visage de profil, elle tend la main sans me regarder, j’en profite pour la détailler un peu plus. Pendant une seconde, je la trouve belle, mais je sais que cela ne durera pas plus longtemps. Je prends la porte en même temps.



-Bon, qu’est-ce que j’ai encore dit, qu’est-ce que j’ai fait ou vas-tu ? Tête de cochon, malandrin.









Je l’entends crier, glapir presque. Je n'ai plus envie d’écouter certaines femmes nous dirent comment elles sont, leurs revendications, leur père macho, parfois violeur qui disaient à leurs enfants de comprendre les frères et curés qui étaient si esseulés parce qu’ils avaient essayé de vous touché la queue. Les pères machos, C’étaient le lot de tous, garçons et filles. Un problème de société, une tare de civilisation qu’ici on a finit par appeler les enfants de D… comme si D.. lui aussi ne l’avait pas eu dans le C…Sans jeux de mots, cela ne signifie pas disque compact.

On n’a plus l’impression de vivre dans l’abondance, le rêve américain disparu! Écran plat, Ipod, MP3, il y a autre chose qui se passe, mais on ne sait pas très bien quoi ! Si j’avions su, je n’aurions pas venu ! Mais puisque je suis là, faisons avec. A mal tiempo, buen caro.

Elle continue à vociférer, mais je suis déjà trop loin, sur le trottoir d’en face. Si j’avais su ou j’allais, je lui aurais peut-être répondu. Décidément, je ne suis pas dans mon bol de thé. De toutes les façons je suis sorti, donc je sors. À gauche, rue du Manoir, cent pas, je les ai comptés, à droite rue du Centre, là je ne compte plus les pas, c’est trop long. Ensuite encore à droite rue Principale, la rue de toutes les boutiques, le vieux cimetière, l’église et tout au bout le vieux cinéma des années vingt et les nombreux petits bars. Bar à vin, bar à bière, bar à cidre et whisky bar. Par ici, on finit toujours dans un café ou dans un bar. En fin de compte je finis toujours dans un …Ah ! Lala !


Les Musées, les galeries d’art, les expositions sont bonnes pour les vieux de cinquante ans en montant. Sauf qu’à vingt ans lorsque je découvrais l’histoire de l’art avec une prof superbe, lesbienne qui avait dragué Sarah et essayé de me casser les couilles en classe, mes notes s’en étaient ressenties.





De toutes les façons impossibles de traîner longtemps dans les rues, il y a un crachin, une espèce de bruine qui annonce bourrasque et averse, fruit des ouragans tropicaux qui ravage les Caraïbes et le sud-est des États Unis et qui vient mourir ici en déversant des tonnes d’eau et des vents si puissants qu’ils déracinent les arbres. Non par un temps pareil, mieux vaut se mettre à carreaux.

Le bar de l’amitié fera l’affaire. Un vieux bar des années trente, du style rococo. On a ses habitudes que voulez-vous ! Du coq à l’âne, je passe à coco fesses des Seychelles. Dieu seul sait comment me viennent de telles comparaisons. Solo Dios.
Et de Dios, je passe à Dyonisos.

Malheureusement à cette heure-ci il n’y a personne, aucune âme qui vive sauf la vielle barmaid de jour qui a une mine si rébarbative qu’il faut déjà être fin saoul pour lui commander quelque chose. Foin, je ressors. Éloge de la fuite. Mais je fuis quoi, comment et pourquoi ? Au juste quoi ? Je me fuis moi-même, je ne peins plus, je ne peine plus, non plus. Que faire disait Lénine ! Passer la main à Staline, pardi la voilà la réponse, il n’avait pas besoin de faire tout ce tintamarre et d’écrire tout un livre. N’est-ce pas !

Maintenant que je suis dans la rue, je voudrais être à la campagne près d’un bon feu de foyer. C’est à cause de la pluie qui commence à forcir. Bientôt il cognera des clous. La campagne, je suis toujours ailleurs. En rêverie.

-Tu es un rêveur, retourne voir ton psychiatre, bipolaire, maniaco- dépressif, névrose caractérielle, drogué et alcoolique me dit Sarah.

Bon d’accord, dans ma vie j’avais fais deux séjours en psychiatrie. Mais bon ce n’était pas une raison pour me stigmatiser, culpabiliser, traumatiser.

Qu’est-ce qu’elle veut, mon ailleurs avant que j’en prenne conscience moi-même. Dépendante affective de niveau 3, dirais sa psychiatre !

Je suis un artiste moi. J’ai plus de cinq cents dessins dans mes cartons. Disons que j’ai trois périodes et trente chefs d’œuvre. Modeste, non ! Enfin, la modestie comme le bon sens sont les choses les mieux partagées du monde. A l’inverse du crédit. Un homme riche disait sans rire que la misère était contagieuse. Je me mis à rire secrètement, je venais de songer a cette histoire d’un vieil homme qui avait fait fortune dans une petite ville minière et que l’on avait invite a donner une conférence a l’Université. Il avait narré son périple dans la vie active en disant que lorsqu’il était arrive ici, il n’avait qu’un costume retaillé dans celui de son père, une paire de soulier troué et un sac de papier brun. Apres maintes tribulations il était devenu riche et célèbre. Les étudiants étaient enthousiasme et était repartis de la conférence ragaillardies et plein d’espoir dans l’avenir. Mais voila qu’un étudiant reste songeur s’approcha de lui se présenta et lui demanda sans détour ce qu’il y avait dans son sac. Hésitant, il fit une pose et répondit sans détour, $20.000.

Il me fallut arrêter de rire car les gens souriaient en me regardant rire sous la pluie qui prenait de l’ampleur.

Après plusieurs demandes de subventions pour encadrer mes croûtes et les présenter aux galeristes, j’ai lâché prise, maintenant je dessine cycliquement. Surtout du pastel. J’aime ce matériau.

Comme je ne trouvais pas de travail, j’aurais pu me recycler. A trente ans c’est jouable. Retourner à l’Université en Nouvelles Technologies, au HEC.
Mais je ne peux pas, je ne veux pas, ce n’est pas ce qui m’intéresse dans le fond, ce n’est pas la bonne chose à faire. Ma foi je suis sûrement l’artisan de mon propre malheur et désarroi.

Comme la pluie ne désarme pas et que je suis de plus en plus mouillé, je pénètre dans un Dollarama et je m’achète un petit parapluie noir qui se déploie quand même assez bien mais qui ne tiendra pas la route lors des grandes bourrasques.

Dans la rue de jeunes gens m’accoste pour me demander l’heure. J’ai presque peur ayant été surpris.

-Hé ! , Monsieur avez-vous l’heure.
-Non, malheureusement je n’ai pas de montre
-Ah ! Ah ! Ah ! Non je n’ai pas de montre Ah ! Ah ! Ah !

Ça y est, les gamins se moquent de moi, de mon accent, de mon parler, de ma
parlure dirais-je.
-Êtes-vous Français, Monsieur, Môsieu.
Je ne réponds pas, c’est trop compliqué, trop ethnique, un mot tellement galvaudé qu’on se demande qui est qui « who’s who ». De toute façon, je l’ai tellement raconté celle-là, que je me demande si c’est vrai, si cela a du sens de toutes les façons. Ethnicité, multiculturalisme, diversité ethnoculturelle, minorité visible, je n’en peux plus de toutes ces oraisons. Les lamentations de toute une société borgne, reine des aveugles. Je poursuis mon chemin sous la pluie, enfin sous mon parapluie sans me retourner pendants que les enfants ruisselants de pluie rigolent toujours.












Google







vendredi, octobre 26, 2007

Sara Rénélik

Sara Rénélik nominée auCanadian Folk Music AwardspourMeilleur artiste solo Musique WorldVisitez le site au:la au: http://www.myspace.com/sararenelikEncouragez nos artistes!!!Agape Musiquesaraweb@hotmail.com




Google






mardi, octobre 23, 2007

Médecine le Dr. Kesler Dalmacy honoré aux E.U

Tiré du Nouvelliste



Le Congrès américain s'apprête à honorer le Dr Kesler Dalmacy de la communauté haïtienne de New York en vue de rendre hommage à ses multiples actions humanitaires aux Etats-Unis. Ami personnel du président américain Georges Bush et de sa femme Laura, le Dr Kesler Dalmacy est considéré par le Parti républicain américain comme l'un des Haïtiens les mieux préparés qui s'est dévoué à la cause démocratique internationale et qui aujourd'hui amplifie de multiples projets communautaires pour Haïti. Le Dr Kesler Dalmacy, qui a participé cette semaine à l'inauguration du Monument de souvenir de Savannah aux côtés des officiels du gouvernement haitien, est connu comme une personnalité qui accomplit des miracles au sein de la large population haïtienne de New York ,surtout au niveau médical. Il bénéficie d'un grand respect également au City Hall dirigé par Bloomberg,le maire milliardaire de New York , ainsi que descongresmen Charles Rangel et Clarke, représentants dela ville au Congrès qui , chaque fois que l'occasionse présente, magnifient son souci des affaires humanitaires, son amour du prochain et son leadershipsocial. Le président René Préval et le Premier ministre Alexis, qui ont tenu aussi récemment à le rencontrer àWashington lors de leurs tournées respectives au Département d'Etat, ont découvert également l'intérêt porté par la secrétaire d'Etat Condollizza Rice à cet Haïtien de bonne réputation.NÉ SOUS LE SIGNE DU PARTAGE Né en Haïti, de parents généreux et ainsi sous le signe du partage, Kesler Dalmacy, après ses études de médecine à la Faculté de Médecine et de Pharmacie (Université d'Etat d'Haïti) à Port-Au-Prince, obtint son Doctorat en 1977 puis entreprit de continuer ses études et expériences au niveau international . Ils'est fait un nom dans le domaine de la santé publique, de la médecine préventive et de l'administration médicale à partir des Etats-Unis.Kesler Dalmacy a complété sa formation à la Faculté de Médecine de New York (General Preventive Medicine) et à Interfaith Med Ctr où il est devenu un spécialiste de la Pathologie Clinique Anatomique. Les Américains ont appris à le connaître à cause de brillants résultats dans des hôpitaux juifs réputés pour des soins de haut niveau, tels ceux du New Jersey (NewarkBeth Israel Medical Center, Hackensack University Medical Center, Palisades Medical Presbyterian Healthcare sans oublier les hôpitaux de Connecticutt els Rockville General Hospital, Rockville CT. etUniversity Hospital of Maryland à Baltimore Maryland.Le Dr Kesler Dalmacy a plus d'une fois été décoré, etconsidéré par le secteur des affaires comme l'un des meilleurs entrepreneurs du pays. La communauté haïtienne de New York en a fait une légende : Dalmacy soulagerait non seulement les maux de ses patients, serait leur premier conseiller, mais aussi et surtou tleurs mécènes. Quand le malade n'a pas d'argent pour payer ses soins, il leur en donne après les consultations, question de rendre la vie heureuse...Frapper à la porte de Dalmacy serait ainsi frapper à des portes magiques où on peut dire sans crainte «Sésame ouvre-toi ! ». Toutes les catégories socialeset toutes les couleurs viennent frapper, chercher les solutions à leurs maux, parfois à leurs misères. Même à New York on l'appelle « le Doc du peuple ». De cefait, les organisateurs de festivals de musique, decinéma, de soirées de mode, de marathons de toutessortes, de campagnes électorales locales, de fêtes defamille, de clubs de sportifs se donnentsystématiquement rendez-vous à l'office Dalmacy !L'homme a fini par y prendre goût. Le matin avantd'aller à sa clinique, il passe à la radio et parle ...de sport La dernière idée qui a germé dans son esprit est toutaussi louable : se rendre désormais plus souvent enHaïti, pour venir se mettre au service des malades ,d'un département à un autre. Il souhaite travailleravec les résidents des hôpitaux du pays et visersurtout les déshérités. Il serait prêt à emmener aveclui tous les volontaires, infirmières et médecinsdésireux de redonner à leur pays une partie de leurscapacités « pour dire merci à Haïti de leur avoirdonné la vie ». Le Dr Kesler Dalmacy entend installerdans les principales villes d'Haïti desreprésentations de cette belle caravane humanitaire envue d'apporter son appui aux institutions publiques etprivées engagées dans le domaine sanitaire en faveurdes démunis de la population.Le Congrès américain félicite de telles initiativesqui permettront aux Haïtiens de recevoir davantaged'aide dans les domaines les plus urgents de santécommun autaire à un moment où le pays en a grandementbesoin. Selon le New York Times qui a souvent publiédes articles du Dr Kesler Dalmacy , de telles actionsfont honneur à tous ceux qui ont bénéficié du systèmeaméricain et qui veulent en reproduire les aspectspositifs dans leur pays d'origine. Le Dr KeslerDalmacy promet par ailleurs de rechercher pourl'ensemble du pays une aide massive en équipementsd'hôpitaux, en matériel médical et ordinateurs àremettre aux centres de santé au nom de diversesinstitutions américaines.Le Dr Dalmacy étant l'un des plus grands contributeursde certaines de ces institutions aura très peu dedifficultés pour avoir de tels dons selon lesobservateurs, qui signalent ses financements notammentau Parti républicain, aux organisations de votants dedivers congresmen , à des groupes de lobbiesaméricains, à des organisateurs de dînersprésidentiels, à des groupes influents comme lecélèbre Bus h for Président, contributions délivrées aunom du président Bush lui-même.Le Dr Kesler Dalmacy est donc en bonne position pouraider son pays , animé d'une persévérance inlassable,d'une vigueur inflexible dans la lutte contre lesobstacles et d'une amabilité non démentie dans sesrelations humaines.Selon lui « ce n'est pas aux autres de réaliser nosrêves, de faire pour nous ce que nous voulons, mais àchacun de nous de se mettre au travail pour le partageet la main tendue à nos frères et soeurs dans lebesoin ». Le Dr Kesler Dalmacy tente de concilier les notionsd'humanisme avec la dialectique de l'aide dans lesdomaines techniques prioritaires. Tout ceci dans laperspective d'une meilleure rationalisation dessolutions à la crise socio-économique de son pays dansla philosophie humanitaire. Il part d'Hegel : « Ilfaut maintenant songer à l'avenir. aujourd'hui,dit-il, l'humanitaire doit s'ouvrir sur desaffirmations qui doivent avant tout concerner ceux quin'ont rien et qui méritent tout » Il aborde laquestion sociale avec un regard novateur :"Devant lesproblèmes sociaux, nous avons longtemps été désarmés,ne sachant pas encore quoi faire ni ce que nous allonsdevenir, le moment est venu de trouver la bonne voieen Haïti,en priorisant l'entraide , réorienter leprésent, à travers les prismes interactifs entre ceuxdu dedans et ceux du dehors, choisir ensemble notrefutur. Enfin nous devons voir comment sauver des viesde manière juste et accoupler ce rêve avec desméthodes scientifiques,au regard d'une vision purementnationale sur la base d'un humanitarisme nonpartisan."Le Dr Kesler Dalmacy promet, à travers sonorganisation, de réunir le plus d'énergies possibles,afin de rassembler tous les groupes d'aide possiblesdans d'autres secteurs et de former un faisceau pourHaïti :« Ceux qui ont une fortune suffisante dans la diasporaont l'obligation morale, dit-il , de se rendre utilesen créant par exemple des hôpitaux ou d'accomplir desactions humanitaires désintéressées. Et ceux qui n'ontrien ont aussi l'obligation d'étudier les moyensd'offrir leur aide pour soulager la misère , d'assurerleur défense civile , les uns et les autres doiventfaire renaître le rêve des Pères Fondateurs , bref,pour le pays, pour la patrie bêchons joyeux ! »Par




Adyjeangardyanjgardien@yahoo.com






Google










jeudi, octobre 11, 2007

Monsieur Antonius








Roland Paret


Monsieur Antonius
(extrait de L'Assemblée des Grands Vents)
Monsieur Antonius, qui était également le directeur de l'Institut des Études Secondaires, emmena la classe de seconde à une représentation théâtrale. Une troupe française, qui faisait chaque année une tournée dans les Antilles, s'était arrêtée à Port-au-Prince et devait jouer, entre autres, le Cid.
En Haïti, les théâtres jouent à guichets fermés. Le public de ce soir n'était pas composé uniquement d'élèves. Il y avait dans la salle le « Tout Port-au-Prince », et pas seulement le « Tout Port-au-Prince », mais aussi des Port-au-Princiens, et même des gens venus de la province. Marcellus, le fameux ailier gauche, le plus grand joueur de l'histoire du football, tout le monde sait que, à côté de lui, Pelé, c'est rien du tout, un empoté, Marcellus était là. Ah ! Les vieux se rappelaient avec nostalgie certains dribbles de Marcellus, c'était de la magie ! « Tu te souviens du jour où Dado, qui passait pour le plus grand dribbleur de l'équipe brésilienne, donc du monde, avait éclaté en sanglots parce que Marcellus l'avait ridiculisé ? et la fois où... et puis la fois où ?... » C'est que Marcellus était le protégé de Damballah, qui l'avait pris sous son aile lors d'une cérémonie vaudou alors que le futur footballeur était encore enfant. Marcellus, donc, était dans la salle. Il adorait le théâtre et ne ratait jamais une représentation des « troupes étrangères ». Un ami de la Capitale lui faisait savoir, chaque année, la date des représentations de « la Troupe Française qui arrive bientôt dans nos murs », et achetait les billets. Marcellus, en compagnie de sa femme Clodélia, quittait alors son petit village près du Cap et débarquait à Port-au-Prince où ils logeaient chez la filleule de Clodélia, Altagrâce, du moins jusqu'à ce que Altagrâce quittât Port-au-Prince et rentrât à Lago, quand elle décida « de reprendre son homme que Dieu lui avait enlevé, que Dieu avait détourné du droit chemin ». Pendant que les deux femmes, qui n'aimaient pas le théâtre, et puis Clodélia préférait bavarder avec sa filleule plutôt que d'aller s'enfermer dans une salle fermée et obscure, restaient à la maison, couraient les magasins, rendaient visite à des amies, « que devient Fifine ? », ou allaient dîner au « Sans-Souci », le restaurant du Champ de Mars fréquenté par des Capois, où Altagrâce remarquait des clients qui faisaient semblant de ne pas la connaître, « tu vois ce médecin, il est chirurgien, eh bien ma chère, il a une chose toute petite… petite, il faut une loupe pour la voir ! Tu entends ce qu'il raconte ? combien, grâce à sa grosse queue, il fait jouir ses partenaires ?… », Marcellus allait au théâtre.
– De quel médecin, tu parles, Altagrâce ?
– De celui-là, le grimaud, celui qui essaie de se faire passer pour un Blanc… Il y a davantage. Écoute…
Altagrâce se baissa à l'oreille de Clodélia et lui murmura quelque chose à l'oreille. Scandalisée, indignée par ce qu'elle venait d'entendre, Clodélia s'exclama : « On devrait l'arrêter ! »
Bien installé dans son fauteuil, Marcellus attendait avec impatience le lever de rideau. Le directeur de la troupe avait, grâce à l'œilleton pratiqué dans le rideau, jeté un coup d'œil dans la salle, avait repéré Marcellus, il avait blêmi. Il avait averti ses jeunes comédiens, dont c'était le premier voyage en Haïti, que « Marcellus est dans la salle ». Rodrigue avait haussé les épaules, « Et alors ? Qui c'est ? ». Les yeux de Chimène s'allumèrent, « Est-ce un sauvage ? ».
Chimène donnait beaucoup de soucis au directeur. Chaque soir, elle se dévergondait avec un indigène, et le directeur avait beau la mettre en garde, « on attrape de sales maladies avec ces Nègres, ils sont tellement malades que vous n'avez qu'à les regarder, et vous attrapez la syphilis », rien à faire, chaque soir elle se tapait un machiniste, un des « locaux » engagés pour la circonstance, de sorte que le directeur était envahi de demandes d'emploi des jeunes étudiants haïtiens « prêts à travailler pour l'amour du théâtre, oui, gratis, Monsieur le Directeur, vous n'aurez pas besoin de nous payer, pas un sou, le seul fait de travailler pour vous suffit ». Ils s'arrangeaient pour se faire remarquer de Chimène qui chaque soir, après la représentation, avait l'embarras du choix.
Le directeur avait appris que Chimène s'était fait conduire à une cérémonie vaudou au cours de laquelle elle s'était comportée, d'après ce qu'on lui avait rapporté, de manière scandaleuse : saoule, « le rhum haïtien est un danger public, l'OMS devrait l'interdire ! », et transportée par la musique de cette foutue religion, « une musique diabolique », elle s'était fait sauter par deux ou trois paysans frénétiques. « Des Haïtiens ! » Cette fille était une salope ! Oui, une salope ! Autrement, comment comprendre qu'elle prenne son plaisir avec des...
– Heu…
– Oui…
Le directeur s'arrêta à temps et jeta un regard circonspect autour de lui car, dans son indignation, il avait parlé à voix haute. Heureusement, il était seul dans le couloir. En tout cas, il n'aurait jamais dû engager cette débauchée ! C'est vrai, sacrebleu ! Brabantio avait raison : comment une femme, qui a reçu une bonne éducation, l'enseignement le plus haut, le plus raffiné, qui a toujours fréquenté les meilleurs milieux, pouvait s'amouracher d'un... euh... et, pis ! Faire avec lui la bête à deux dos ? Il n'y a qu'une seule explication, qu'avait bien vue le sénateur vénitien : c'était qu'une telle fille était, « dans son essence », une putain. Qu'est-ce qu'elle a encore dit, hier, la putain ? Ah, oui, elle a dit à l'autre folle, à l'Infante, elle lui a dit : « Le pénis est l'axe du monde. » Le directeur avait cru un moment que l'Infante allait tuer Chimène, en tout cas l'une aurait tué l'autre, il ne savait qui aurait tué qui, s'il n'avait séparé les deux hystériques.
L'Infante pensait, elle, que le pénis était le fléau du monde, du monde féminin en particulier, et qu'il fallait s'en libérer. L'Infante s'en était libérée depuis longtemps. À vrai dire, elle n'eut même pas à le faire, elle ne s'était jamais soumise à cet appendice dont s'enorgueillissaient les hommes et qui asservit tant de malheureuses. Ce n'était pas par mépris que l'Infante s'en était éloignée : le mâle lui était indifférent, depuis toujours, tout à fait indifférent, elle l'avait découvert très tôt, indifférent sexuellement, car, par ailleurs, elle n'avait rien contre les hommes, elle prenait un vif plaisir à leur compagnie, celle de certains hommes, des hommes intelligents ; ses amis, pour la plupart, étaient des hommes. Elle préférait la conversation de ces hommes intelligents à celle des femmes, intelligentes ou non : avec ces hommes-là, elle pouvait avoir ce qu'elle appelait des « conversations pures », cette conversation qui, libérée de tout frisson sexuel, de toute médiation sentimentale, de tout nuage sensuel, peut vraiment cerner son objet et uniquement son objet qui alors s'exprimait sans tenir compte du sexe des interlocuteurs. Avec une femme, « surtout avec une femme intelligente », elle pouvait se laisser distraire par le sexe. « L'intelligence est sexy ! » L'autre n'avait pas raison, ce révolutionnaire misogyne qui avait dit : « Quand un homme et une femme se parlent, n'oubliez jamais qu'il s'agit d'un homme et d'une femme ! » Quelle imbécillité ! En ce qui la concernait, il s'agirait plutôt non pas d'un homme et d'une femme, mais d'une femme et d'une autre femme. « Merde ! Voilà que je tombe dans le même travers que lui ! » De toutes les façons, il avait tort ! Et elle avait tort de penser que, avec une femme, « surtout avec une femme intelligente », elle ne pourrait éviter le brouillard émotif : elle n'était quand même pas une femelle toujours en rut ! Toujours en quête d'une compagne… Constamment en chasse. « Quand deux femmes se parlent, n'oubliez jamais qu'il s'agit de deux femmes ! » Voilà, traduit dans le langage de son orientation sexuelle à elle, ce qu'avait voulu dire le philosophe allemand. Karl Marx a peut-être dit des choses intéressantes par ailleurs, mais en ce qui concerne la conversation entre les hommes et les femmes, entre ce que peut être la conversation entre certains hommes entre eux et certaines femmes entre elles, le barbu s'était trompé ! Était-ce un hasard si Karl Marx, sur les Nègres, ait dit des conneries comme sur les Femmes ?
Il y avait d'autres conversations pour elle, qui n'étaient pas vraiment des conversations, c'était des rites précédant l'amour, des mots chargés de sens et porteurs de sensualité, qui les enveloppaient, son amante et elle, dans une vapeur sensuelle d'une intensité telle, que la joie déjà les possédait : le moindre attouchement, ensuite, les exaltait, et leurs caresses, alors, n'avaient pas besoin d'être savantes, bien qu'elles le fussent. Les autres ne comprendront jamais cet amour-là, où le corps et l'esprit participent de la même jouissance, où la ferveur est aussi bien physique que spirituelle.
Elle était de Luçon. Pour ses études secondaires, on l'avait envoyée dans un couvent de La Rochelle. Ce fut la plus belle période de sa vie. Elle n'a jamais retrouvé cette complicité active, taquine, chaleureuse, cette conviction que les mots étaient des mots décisifs et sincères, des mots qui étaient la texture même du monde, la chair et l'os même du monde, des mots où le monde s'était blotti, des mots qui étaient les choses qu'ils désignaient : le monde se réduisait à des mots. C'est à cette époque qu'elle avait découvert que l'amour interdit l'hypocrisie et le mensonge. Quand elle était amoureuse, elle était incapable de feintes et de manœuvres ; elle était incapable de simuler, incapable de mentir. Évidemment, il ne s'agissait pas de ses amours de tournée ; cependant, même en tournée, quand elle sortait avec une amie de passage, elle était incapable de jouer : elle ne jouait que sur la scène.
Ce fut à cette époque, celle de sa vie au couvent, qu'elle apprit qu'il y avait quelque chose au-dessus des mots, au-delà des mots, quelque chose de plus fort que les mots qu'elle croyait être ce qui pouvait le mieux la combler : c'était quand elle avait touché le corps de son amante. Cette « première fois » avait été au-dessus des mots, au-delà des mots, cette première fois avait été indicible, les mots ne parvenaient pas à la dire. Elle avait appris à ce moment qu'il y avait des choses plus fortes que les mots. Cette « première fois » avait formé sa philosophie. Avant, elle était persuadée que rien, « absolument rien », ne pouvait surpasser les mots, que ce qui se passait dans les livres, dans l'imaginaire, était l'essentiel. Rien ne comptait pour elle, avant cette première fois, que ce qu'elle vivait quand elle lisait une pièce de théâtre, quand elle « se mettait dans la peau d'un personnage », « ou, peut-être mieux, quand elle imprimait sa marque à un personnage », elle était persuadée, en ces temps-là, que rien ne pouvait se comparer à cette jouissance que donnent les mots, le théâtre, la littérature, « l'imaginaire ». Elle avait appris, pendant qu'elle caressait sa compagne, qu'elle se faisait caresser par elle, qu'il y avait des événements au-dessus des mots, du théâtre, de la littérature, de l'imaginaire : c'était ces moments où, grâce à l'autre, on entrait en contact avec l'éternité.
Au couvent, tout était facile, et les serments étaient éternels. Parmi les filles de son groupe, les unes s'étaient mariées, les autres avaient été obligées de monter à Nantes, à Bordeaux, ou même à Paris pour pouvoir aimer de la manière qu'elles avaient choisie, de la seule manière qui les comblât, qui correspondît à leur être. Elle, elle était entrée au Conservatoire ; elle aimait la comédie, elle aimait les mots, elle aimait voyager. Le mystérieux et impalpable réseau qui révèle les unes aux autres les femmes de son genre l'avait, le jour même de son arrivée à Port-au-Prince, mise en rapport avec la propriétaire d'un salon de coiffure que fréquentaient les dames de la haute société port-au-princienne, et l'Infante non plus, comme Chimène, ne passait pas seule ses nuits. Ah, les Haïtiennes ! Elle n'avait jamais rencontré auparavant un tel mélange de candeur et de rouerie.
– Nous autres, Occidentales, quand on rêve à quelque chose ou à une personne, nous savons que c'est un rêve, et nous nous réveillons. Une Haïtienne ne se réveille pas. Elle aime quelqu'un, elle rêve qu'elle l'a : eh bien ! Elle se comporte comme si elle l'avait, sans tenir compte du fait que cette personne est mariée ou qu'elle a un compagnon ou une compagne, et ce qu'elle avait dans la tête, un songe, est pour elle réalité. Elle agit comme si cette personne était libre, qu'elle était à elle, elle va à elle.
Elle ne savait si elle devait nommer hypocrisie le comportement de ces bourgeoises. Dans un salon, elles vitupéraient les « mœurs » (c'est ainsi qu'elles nommaient les pratiques sexuelles « déviantes ») et, en privé, dans leur alcôve, elles se livraient à ces mœurs « déviantes ». Hypocrisie, ruse, ou précaution ? Une de ces Haïtiennes de la haute lui avait avoué simplement : « Les hommes, c'est pour le confort, pour le travail, le fric. Pour le plaisir, ce sont les femmes ».
À l'instant même où il avait vu Marcellus, le directeur avait perdu sa tranquillité d'esprit, il avait pâli : c'est qu'il connaissait l'individu ; il savait ce dont il était capable. Il y en avait, de cette espèce, dans chaque théâtre, dans chaque ville, partout dans le monde : Marcellus les dépassait tous, et surtout par sa présence.
Il se rappelait, c'était au cinéma, ici à Port-au-Prince, il avait rendez-vous avec un ami français, il y avait ce film qu'il n'avait pas encore vu, ces tournées l'empêchaient souvent de suivre, de se mettre à jour, c'est curieux comment, souvent, on trouve des pièces rares, ou épuisées. « Ce bouquin que j'ai trouvé en Borinie ! Introuvable ailleurs ! Même à Paris ! Et là, soudain, dans cette librairie de rien du tout, au fin fond de nulle part, qu'est-ce que je vois ? Le "Golem", que je cherchais partout ! » Oui, il y avait ce film avec Jeanne Moreau, dans le même cinéma où sa troupe jouait maintenant, ce « Rex Théâtre » de malheur, ils n'étaient même pas foutus d'avoir une vraie salle de théâtre ! Oui, Jeanne Moreau était une nonne, et un godelureau lui faisait la cour. Évidemment, nonne, « dans le film », elle refusait les avances de l'homme.
– Eh bien ! Marcellus s'est levé et, de sa voix terrible, je n'ai jamais entendu une voix aussi puissante, la trompette de Jéricho, il a crié, s'adressant au jeune premier à l'écran : « Eh ! Ne te laisse pas impressionner ! Cette Jeanne Moreau est une salope, je l'ai vue dans "Les amants", c'est une putain, saute-la, ce qu'elle a sur elle, son habit de religieuse, c'est un déguisement, elle ne demande que ça ! Si tu voyais combien elle aimait se faire sucer dans "Les Amants" ! Elle te fait marcher, mon vieux… »
Oh ! ce Marcellus !
C'était toujours la même chose : chaque fois que le directeur arrivait en Haïti, ses ulcères, qui lui laissaient la paix toute l'année, recommençaient à lui faire mal. Il n'avait jamais pu comprendre le phénomène, les plus grands spécialistes de Paris avaient passé de longues heures sur son dossier sans réussir à percer le mystère. Leur patient passait l'année comme un charme, rien, l'estomac le plus solide de France. Pendant ses tournées, tout allait à merveille, le Canada français, la Martinique, la Guadeloupe, parfait...
Il arrivait en Haïti, les ulcères attaquaient, et le malheureux souffrait le martyre. C'était peut-être quelque chose dans l'air ? Voyons !
– Quelle idée folle !
Quoique... On ne sait jamais avec ce pays ! Dans la nourriture, alors ? Même pas, le directeur ne mangeait quasiment pas pendant son séjour dans l'île insolite, du lait (contrôlé, et puis c'était du lait en boîte, directement de Suisse), des sardines (en boîte également, directement du Portugal), des biscottes suédoises (directement de Stockholm), c'est à peu près tout ce que prenait le directeur. Rien de ce qu'il avalait ne venait de ce foutu pays sans hygiène, même pas l'eau qu'il buvait, de l'eau minérale (directement d'Evian). Alors ? Alors, c'était un cas... Oh, un cas très intéressant ! Il n'y a pas de doute, un cas unique dans les annales de la médecine !
– Je n'ai pas besoin d'être unique, Docteur ! Je m'en passerais, je vous assure ! Il faut me guérir, c'est tout ! Il le faut ! Vous entendez ? Je ne peux partir comme ça, en sachant que, sitôt arrivé là-bas, ces foutues ulcères vont commencer à me faire mal !
Le spécialiste avait haussé les épaules, indigné : il y a des malades vraiment difficiles, des malades qui exagèrent, des malades qui ne comprennent rien, qui ne peuvent, qui ne veulent pas voir la beauté d'un cas difficile, d'un beau cas, d'un cas unique, il faut toujours que ces égoïstes ramènent la médecine à leurs insignifiantes petites personnes, à leurs douleurs, leurs petits bobos, aucun sens de la mesure, ne parlons pas d'objectivité, aucun respect pour la science médicale, pour la recherche médicale…
Le directeur était sorti accablé de la clinique du spécialiste et était parti pour les Antilles, et le voilà une fois de plus en Haïti. Cette année, avec cette folle, cette nymphomane « qui en a marre de jouer des anciennetés », c'était pire, sans compter l'autre hystérique, l'Infante, qui avait des mœurs. Sans compter Rodrigue, il ne pouvait comprendre Rodrigue, il en était, c'était certain. « Je suis certain qu'il en est ! » Quel trio ! Il n'avait pas eu la main heureuse cette année. Le directeur en était sssûr : ce soir, il y aura une catastrophe, on ne pouvait y échapper, il y aura une catastrophe.
Jusqu'à la fin du premier acte, tout se déroula sans anicroche. Ces âmes frustes étaient sans doute impressionnées par le costume de Rodrigue, un costume inspiré de la mode militaire, plein de plumes et de rubans, rutilant comme les pensées d'un détenteur de billets de loterie, quelle bonne idée il avait eue de demander au costumier de dessiner des costumes faisant songer à des uniformes ! Ces Haïtiens ont toujours aimé les militaires, c'est connu, dès qu'il y a un problème de gouvernement, ils mettent des militaires au pouvoir, ça leur impose. Le directeur commençait à croire que ses craintes étaient vaines. Au début du deuxième acte, il crut remarquer une certaine nervosité dans la salle, « ça y est, Ô mon Dieu, ça commence, ils vont me saloper ma soirée, ils vont me détruire mes décors ! » Il eut une pensée pour la caisse et courut la mettre à l'abri. Quand il revint, la tension avait encore augmenté.
– Mais non !
– Mais oui !
Qu'est-ce qu'il était venu faire dans cette galère ! En compagnie de cette ordure, Chimène, « non de deux ordures, il ne faut pas oublier l'Infante ! », oui cette Infante avait des mœurs… sans oublier Rodrigue, « ce mignon, ce Mirmidon », non, cette année, « c'est la catastrophe ! ».
Marcellus ne comprenait pas. Étonné, furieux, il bondit de son siège. Sa voix de stentor, une voix aussi célèbre que l'avaient été jadis ses dribbles, basse, profonde, retentit dans la salle et couvrit celle des comédiens. Il interpella Rodrigue : « Rodrigue, baise cette salope, nom de Dieu ! Cesse de discourir ! Tonnerre ! Passe aux actes ! À l'action, saute-la, c'est ce qu'elle veut, foutre ! Tu ne vois pas ça ? Tu n'arriveras à rien si tu continues à bêler comme ça ! Tes jérémiades te perdront, mon petit ! T'as des couilles, oui ou merde ? » Rodrigue eut un moment de flottement et voulut continuer sans tenir compte de l'intervention du fâcheux. Heureusement qu'il avait, quoique jeune, du métier ! On ne lui faisait pas perdre si facilement sa concentration ! Les spectateurs ne l'entendirent pas de cette oreille.
– Marcellus a raison !
– Regardez-moi ça ! Il continue comme si de rien n'était.
– Impuissant !
– Oui !
– Massissi !
L'Attaché culturel de l'Ambassade de France se pencha vers son voisin, qui était son chauffeur, et aussi son... celui qui... heu… oui, qui partageait… n'est-ce pas…
– Vous comprenez ?
« On va essayer ! Ce n'est pas difficile ! »
– Mauclair, que veut dire « massissi » ?
Si le chauffeur pouvait rougir, il aurait rougi. En tout cas, monsieur l'attaché culturel vit que le fond de son teint était devenu rouge, comme le fond de l'air pouvait être frais. Le chauffeur ne répondit pas. Tout le monde avait les yeux fixés sur la scène, personne ne faisait attention à eux. Mauclair prit la main de monsieur l'attaché culturel et la baisa. L'attaché culturel comprit à ce moment le sens du mot « massissi », et ce fut à son tour de rougir mais, comme il était un Blanc, « il est devenu rouge comme une tomate ! ».
Une spectatrice, une femme tonton macoute, s'écria, folle de rage : « C'est vrai à la fin, il n'a pas de cœur, ce type ! Faire baver une femme à ce point ! Les femmes doivent toujours subir la loi des hommes ! Moi, je te l'aurais déjà tiré ! »
Elle hurla à Rodrigue : « Puisqu'on te dit qu'elle veut bien ! Qu'elle n'attend que ça ! Quel âge tu as, Tonnerre ? C'est comme ça que les femmes disent oui, tu ne le sais pas ? » Une autre spectatrice, dégoûtée, confia à sa voisine : « Encore un qui aime faire souffrir les femmes ! »
Un Capitaine s'estima offensé par l'attitude de Rodrigue et les doutes que cette attitude faisait naître sur les vertus militaires.
– Tu es un soldat, nom de Dieu !
Et tout le monde en chœur :
– Rodrigue, baise Chimène, baise-la ! Baise-la, baise-la, baise-la !
Un tonton macoute, l'un des plus redoutables, il était connu de tout Port-au-Prince, il s'habillait comme Yul Bryner dans les « Sept mercenaires », il avait l'habitude de parcourir la Capitale sur une moto qu'il montait et traitait comme un cheval, bondit sur la scène, revolver au poing. Sa tenue de cow-boy jura un peu avec celle des costumes de la Cour d'Espagne ; cela ne parut point le déranger. Il fit un salut profond à Chimène, comme il avait vu en faire à Rodrigue, et ce salut avait tant de panache que la salle applaudit ; il rassura l'héroïne : « Vous inquiétez pas, ma p'tite dame, on va vous arranger ça. » Il pointa son arme sur Rodrigue : « Allez, baise-là ! »
– Vous plaisantez ! ?
– Baise-là, ou tu vas voir si je plaisante !
Le tonton macoute tira une balle qui transperça le plancher, juste aux pieds du jeune premier qui fit un bond prodigieux.
– Déculotte-toi, ou la prochaine est pour toi !
Le tonton macoute se tourna vers Chimène et lui dit d'une voix douce : « Prépare-toi, ma p'tite dame. »
La salle entière était debout.
– Montre que t'as des couilles ! Montre que t'as du cœur !
Rodrigue comprit que ces foutus Haïtiens ne plaisantaient pas. Il le savait, il n'aurait jamais dû accepter de faire cette tournée ! Le Canada… eh bien ! Les Canadiens français aimaient tellement la France qu'ils détestaient les Français, ils leur reprochaient « de nous avoir abandonnés », ils se lamentaient jusqu'à présent. « Nous laisser tout seuls au milieu de ces Sauvages et de ces Anglais ! Tout seuls loin de la France ! Loin de la civilisation ! » Oui, avec les Canadiens français, aucun problème ! La Martinique, la Guadeloupe, ça allait, la France était restée là, sa civilisation éclairait ces îles, c'était encore la France, une France un peu moins blanche, certes, un peu noire, un petit peu trop peut-être, c'était quand même la France. Saint-Pierre-et-Miquelon, très bien, « ils passent l'année à nous attendre, les pauvres, mon coeur saigne chaque fois que je pense à eux, perdus au large de l'Atlantique ! ! ! », il se rappelait les soirées, après la représentation, avec ces Français d'Outre-Mer. Tandis que Haïti ! Des sauvages ! Des barbares qui avaient chassé les Français, qui les avaient massacrés ! Des primitifs qui, en cent soixante-dix ans d'indépendance, n'ont pas su et pu se développer !
Qu'est-ce qu'il était venu faire dans cette galère ? ! Surtout en compagnie d'une salope, cette Chimène qui était une nymphomane, il l'avait remarqué tout de suite, il avait tout de suite flairé qu'il allait avoir des problèmes à cause d'elle. C'est que ce foutu bonhomme avec son gigantesque revolver n'avait pas l'air de plaisanter ! Sans qu'il sût comment, il se retrouva déculotté devant une Chimène qui riait comme une folle.
Cependant, même si sa vie en dépendait, et d'ailleurs n'était-ce pas le cas ? il n'aurait pu satisfaire ces voyeurs sadiques et cette dévergondée : jamais il n'avait pu avec une femme, cela ne l'intéressait pas, cela ne l'a jamais intéressé.
– Jamais !
Jamais ?
– Hum…
Rodrigue se trompait : l'instinct de survie est l'instinct le plus fort de l'être humain, cet instinct peut faire faire des choses étonnantes, sauter un mur de trois mètres de haut, courir plus vite que le champion du monde de cent mètres, soulever une voiture, parler une langue étrangère comme un natif du patelin…
– Là, tu exagères !
– Je t'assure ! Je connais un type ; il habite Pétionville, eh bien ! Il parle français comme un Parisien, personne ne l'a jamais entendu prononcer un mot créole. Un jour, il téléphone à un avocat, tu le connais, c'est Émile Pilosier, l'avocat de l'Ambassade française : « Allo, Maître, c'est moi, Robert Mivoise, j'aurais besoin de vos services, voyez-vous… » Et tout cela, mon cher, avec un accent que toi, un Francilien, tu lui envierais, ah ! Il a un de ces accents ! « Malheureusement » répondit Pilosier « malheureusement, je ne pratique plus, je ne suis plus dans le cabinet de mon père, je suis dans le commerce, maintenant, et… » « Maître, c'est très important, j'ai besoin absolument des services d'un avocat, voyez-vous, je… » « Vous ne comprenez pas, mon cher Mivoise, je ne suis plus avocat, je suis commerçant ! Si vous avez besoin de voitures, de moteurs, de tracteurs, de pneus, je suis votre homme, je vous ferai un prix d'ami, mais là… Je vous conseille de téléphoner à mon père, qui se fera un plaisir de… » « Je me permets, Maître, d'insister ! » « Et moi, Robert Mivoise, je vous dis que… » À ce moment, Robert Mivoise qui, je le rappelle, ne parlait pas un mot de créole, s'écria dans le créole le plus dur, le plus grossier, le plus faubourien, un accent dont aurait honte un cabaretier du quartier le plus populaire, le plus malfamé de Port-au-Prince : « Pilosier ! Ou pa konprann ! Sé lapolis mwen yé wi, sé kalé yap kalé'm wi ! Sé yon sèl kout téléfon yo pèmèt mwen, mwen pa ka fè yon lot kout téléfon. Sépa dé kout baton yon ban mwen ! Bonda'm pa ka pren kou enko, mwen pa mim ka chita, fok ou vinn chaché mwen, tonnè ! Sinon yap fini ak bonda'm wi ! »
– Hem, mon cher, mon instinct de survie n'est pas assez fort, du moins en ce moment, je ne suis pas assez en danger pour comprendre le créole « comme un natif du patelin », comme tu dis, c'est à mon tour de te réclamer une traduction…
– « Pilosier ! Je suis au Commissariat ! Je n'ai droit qu'à un seul coup de téléphone ! Ils sont en train de me rouer de coups ! Mes fesses n'en peuvent plus, je ne peux plus m'asseoir, la peau éclate, je n'en peux plus, il faut venir me retirer de là, sinon je n'aurai plus de cul ! » et tout cela, Monsieur l'Attaché Culturel, avec l'accent créole le plus coriace, le plus raide, le plus sciant, celui de Carrefour, vous savez, là où sont les bordels ! Vous voyez que l'instinct de survie peut faire faire des choses !
Oui, l'instinct de survie peut faire parler une langue étrangère comme un indigène du bled, et Rodrigue banda, une érection un peu molle, certes, une érection quand même. Chimène allait signaler le peu d'enthousiasme de son partenaire, quand elle surprit ses yeux. C'était les yeux d'un supplicié ; elle se rappela les bruits qui couraient sur le jeune premier, elle se rappela les regards dubitatifs du directeur, elle se rappela le peu de succès de ses avances, « oh ! », elle comprit, elle se tut, « pauvre petit chéri ! ».
Cependant, le Capitaine décida de ne pas laisser un frère d'armes soutenir seul l'honneur de l'Armée, il voulut l'encourager.
– Garde-à-vous !
Oui, c'était la première chose à faire, le faire mettre au garde-à-vous, comme au Champ de Mars, « Présentez armes ! », briser la mollesse du conscrit, le faire saluer. Ensuite au pas, allez...
– Une ! Deux ! Une ! Deux ! Une ! Deux !
Et miracle ! La voix martiale sembla donner des forces aux reins défaillants qui furent animés d'une vigueur nouvelle, et Chimène parut étonnée.
La discipline, il n'y a que ça ! Apprendre à obéir aux ordres, voilà le premier principe qu'il faut inculquer aux appelés. Qu'ils obéissent sans se poser de questions, sans hésiter ! Les stratégies les plus géniales élaborées dans les états-majors les plus géniaux dépendent de l'obéissance immédiate, automatique, du soldat. La discipline ! Beaucoup de discipline ! Les résultats sont là. Le Capitaine continuait :
– Montre que tu es un soldat ! Une ! Deux ! Fais honneur à l'Armée ! Une ! Deux !
On eût vraiment dit que le corps de Rodrigue était une marionnette manipulée par le fil de la voix du Capitaine, et ses va-et-vient semblaient obéir aux impulsions de ce fil.
Yul Bryner, qui surveillait de près les manœuvres de Rodrigue, s'aperçut de la faiblesse des estocades du preux chevalier. Il fit un geste de la main, la salle se calma…
– Se calma un peu, un tout petit peu…
Oui, la salle se calma un tout petit peu, et Yul Bryner fit part à la salle de sa découverte, il conclut : « Ce soldat est une poule mouillée, c'est une pédale ! »
Le Capitaine tomba dans une grande rage.
– Il n'y a pas de militaire pédale ! Cela n'existe pas ! Un militaire est la virilité faite homme ! (« Oh ! », fit monsieur Antonius, choqué, « il a pourtant été mon élève, ce Capitaine ! Un pléonasme pareil ! ») Vous insultez l'armée !
Le Capitaine sortit son arme et visa le tonton macoute sur la scène, mais Yul Bryner a toujours été le plus fort, le plus rapide, le plus précis, celui qui visait le plus juste, le plus vite, et son adversaire s'effondra, le bras fracassé. On l'emmena.
Le macoute se tourna vers Chimène et lui dit :
– On va te trouver quelqu'un de mieux, ma p'tite.
La pièce continua. Vint le duel entre Rodrigue et don Sanche. La salle était vibrante d'excitation, et le macoute, debout côté jardin, restait vigilant. Son arme restait braquée sur les duellistes. Don Sanche, encouragé par les spectateurs et par le revolver de Yul Bryner, repoussa les assauts de son rival et prit le dessus. À la fin de la pièce, Rodrigue s'enfuyait comme le lâche qu'il était, Chimène épousait don Sanche, et la salle, satisfaite, scandait :
– Les militaires sont des couillons ! Les militaires sont des massissi !
À ce moment, le Capitaine revint, le bras en bandoulière. Il était accompagné d'un Lieutenant et d'une vingtaine de soldats. Le Capitaine hurla :
– Allez ! La bastonnade pour tout le monde ! Vive l'Armée !
Les soldats tombèrent à bras raccourcis sur les spectateurs qui furent rossés. Frédéric réussit à sortir par une porte dérobée, entraînant Christine. Monsieur Antonius était désespéré. « Que vont-ils penser de nous ! Oh, quel peuple ! Quelle nation de sauvages ! Quelle honte ! Faire ça à Corneille, mon Dieu, qu'est-ce qu'ils vont dire à Paris ! Que vont-ils penser de moi à la Sorbonne ? Que vont dire mes anciens condisciples français ? »
« Monsieur Antonius » par Roland Paret est extrait de L'Assemblée des Grands Vents (Montréal: CIDIHCA) où il a été publié pour la première fois en 2005, pages 120-138.
© 2005 Roland Paret
tous droits réservés
retour en haut de page
Retour:
Roland Paret - page de présentation










tous droits réservés © 2006http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/paret_antonius.htmlmise en ligne : 23 août 2006





Google








Le Pèlerinage à Thomassin

Posted by Picasa