Art Culture Société

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La planète micro, macro. Les intérêts ciblés, Caraïbes, Amériques, Europe, de temps à autres, le monde, dans la mesure ou l'intérêt des lecteurs s'y attardent. Écrivez-nous! Vos commentaires sur eChasimbi.blogspot.com

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vendredi, octobre 20, 2006

Profil (eChasimbi)


Chasimbi se prend au sérieux! Mais c'est pas sérieux!

Chasimbi La chronique de Rolandlapanique (eChasimbi)

rolandlapanique@gmail.com














Le retour de la conjoncture
Quelqu’un a dit en plaisantant – est-ce vraiment une boutade ? – que les hommes se partagent – entre autres – en ceux qui croient que l’Histoire est un trait, les seconds, que l’Histoire est un cercle. Les premiers pensent que l’Histoire a un sens, les seconds, qu’elle est une éternelle répétition. Depuis que l’on a décrété la fin de l’Histoire, les partisans du cercle, c’est-à-dire du continuel recommencement, semblent avoir triomphé. Ce cercle est un avatar de « l’éternel retour ». Une corde rouge court de Pythagore à Fukuyama (car la fin de l’histoire suppose un commencement et, du coup, un recommencement) et enfile un nombre infini d’auteurs dont saint Paul et Nietzsche ne sont pas les moindres. La théorie des cycles hante la conscience des romantiques de tous crins. Imaginez donc : dans un avenir implacable, nous aurons de nouveau à souffrir Duvalier, ses tortures, Fort-Dimanche, Les Jean Tassy, les Cédras, les Frank Romains, les Prosper Avril, les Régala, l’exil, le désespoir, les petits matins blêmes, les lundis où l’on doit se lever pour aller à l’école, la fin des grandes vacances, l’échec au baccalauréat, les visites chez le dentiste, encore plus terrifiantes si le dentiste en question est votre propre père, la mort, nous aurons à subir la rupture d’avec la femme ou l’homme qu’on aime, qui, de la même voix froide, nous signifiera notre congé en employant les mêmes mots, les mots mortels : « Je ressens pour toi un dégoût physique. »
Hélas, davantage que le royaume de l’éternel retour, Haïti semble être le royaume de l’immobile. Nous avons l’impression que de tout temps, les mêmes têtes paraissent aux balcons des maisons du Pouvoir. Depuis la mort de Dessalines, ce sont les mêmes qui, sous différents déguisements, se pavanent devant le peuple.
Ce n’est même plus l’éternel retour : c’est le surplace ; ce sont les mêmes qui n’ont jamais quitté les différents palais nationaux ; ce sont les mêmes qui défilent devant nous depuis toujours, en prononçant les mêmes discours et qui avec les mêmes techniques maintiennent le peuple « en dehors » : en dehors de son histoire. Le peuple haïtien n’a jamais été sujet de son histoire : d’ailleurs il n’a jamais vécu dans l’histoire, il a vécu dans les limbes d’une éternité grise. Il n’était même pas spectateur de l’histoire d’Haïti : tous les théâtres lui étaient interdits. Chaque fois qu’il a essayé d’entrer en scène, on l’a impitoyablement refoulé. Il était encore moins partie prenante de la politique : en Haïti, la politique, pendant une longue période, n’a jamais existé. Depuis le début, la politique ne s’est jamais présentée sous son vrai visage, elle a toujours mis des masques pour déambuler dans le monde : masques de la « question de couleurs », Mulâtres contre Noirs, masques linguistiques, Créole contre Français, masques religieux, vodou contre catholicisme. Bref : événementiel contre Histoire, politicaillerie contre Politique. C’était le règne de la conjoncture, qui prenait la place de l’histoire, comme parfois la technique prend la place de la science. La politique était le résultat non de mouvements économiques et d’élans sociaux profonds, mais de conciliabules de couloirs entre les barons du système : « Tu me donnes le département du Nord, et tu as le ministère des affaires étrangères. On fait l’affaire ? » C’était le temps des grands électeurs.
En 1986, le peuple a essayé d’entrer sur la scène, et, du coup, la politique a enlevé ses voiles. Désormais, elle se construit, comme dirait Hegel, « sur son propre fonds ». L’Histoire tient la main à la politique et se révèle. En 1991, le peuple s’est investi dans les élections et, pour la première fois, a décidé du pouvoir et de l’identité de ceux qui allaient l’exercer en son nom. La raison, et non plus le mythe, allait décider des formes de la liberté et du pouvoir. Mais le coup d’État de septembre 91 a brisé net cet élan. Et l’on est retombé sous le joug de la conjoncture, des combinaisons de boudoir, des tractations de petit matin. Cela fait l’affaire de certains qui, autrement, s’ils avaient laissé la décision au milieu, c’est-à-dire aux urnes, n’auraient jamais la possibilité d’accéder aux commandes. On a renvoyé le peuple là où, d’après les barons, il n’aurait jamais dû sortir, dans sa catatonie historique. Ces messieurs qu’on dit grands pensent que la démocratie est une chose trop importante pour la confier aux démocrates, pour la confier au peuple. La bourgeoisie n’est pas contente du peuple, elle l’a démis. Bientôt, pour le dire avec les mots de Brecht, elle va élire un autre peuple.
Le peuple haïtien était engagé, de manière chaotique certes, erratique, confuse, dans un processus démocratique. On avait accepté le principe que ce qui devait commander le choix d’un nouveau gouvernement, d’un nouveau président, c’était des élections et non plus les coups de force. Ce coup d’État nous ramène à l’époque des Grands électeurs, où quelques individus puissants décidaient de tout. Cet autre coup d’État, celui de 2004, est peut-être pire que celui de 91, en ceci qu’il est démobilisateur. Les grands électeurs sont de retour. Mais il faut leur dégager le terrain occupé par ceux qu’ils présentent comme des bandits. On tue, en Haïti, mais on tue surtout les petites gens, les gens des quartiers populaires, et l’on tue beaucoup.
La conjoncture est de retour. Les grands électeurs sont de retour, regardez-les.
Le CIDIHCA présente les photos de quelques grands électeurs, de quelques barons de tous les régimes. Regardez-les bien, ce sont les mêmes qui depuis 1804 tiennent les brides du pouvoir. Ils changent souvent d’aspect : parfois ils sont mulâtres, parfois ils sont noirs. Ne vous y trompez pas : sous leurs apparences diaprées, noires, noires-noires, noires claires, claires-claires, blanches, blanches cassées, blanches-grises, blanches-blanches, blanches-noires, ce sont en réalité les mêmes séducteurs qui nous trompent ; en vérité, elles n’ont qu’une couleur : celle de leurs intêrets et du pouvoir. Mais ce sont les mêmes qui dans cette procession solennelle « portent leur tête comme des ciboires » et veulent persuader que leur parade ridicule est une marche vers l’avenir alors qu’elle n’est que du surplace, une gesticulation de clown : mais attention, ce clown, c’est Ubu, Ubu écartant l’Histoire, jouant avec les détails, l’aléatoire, mettant l’événementiel au centre de son action. Mettons-nous à l’abri : la conjoncture est de retour !





Posted by Picasa
Roland Paret
edition@cidihca.com

Extrait de Nicolas(eChasimbi)
Erzulie-Zozo, quand elle revint à Ifé, raconta, le soir même, en sirotant un verre de rhum que Liraide lui avait servi, sa rencontre avec Nicolas. Quand elle parla du membre du jeune homme, de sa taille, Agwé, dont la paresse nocturne était connue, forma le projet d’engager le prodigieux mortel pour tenir compagnie à sa femme pendant que lui, il dormirait en paix. Il se fit expliquer comment trouver Nicolas. Karigoun, qui connaissait toutes les histoires, tous les contes, toutes les légendes, qui, donc, connaissait le cœur des lwa et des hommes, prit la parole et voulut mettre Agwé en garde. « Tu ne peux mettre impunément un mortel dans le lit de ta femme… » Agwé devint rogue. « Alors comme ça, Erzulie-Zozo peut se dévergonder avec un humain, les lwa l’acceptent, moi je ne peux demander à un homme de tenir compagnie à mon épouse ?… » Erzulie ne le laissa pas terminer. « Ce n’est pas la même chose ! Moi, je n’ai aucun mépris pour les Hommes, au contraire de toi, Agwé ! Je les aime, moi ! Et puis je n’ai pas de mari, tous les hommes sont mes hommes ! Toi, tu n’accepterais pas que ta femme aille avec un lwa, ton pareil, tu ferais une scène terrible ! Nicolas n’est qu’un humain ! Pour toi, cela ne tire pas à conséquence… Ce n’est qu’un homme qui dormira dans le lit de ta femme, tandis que si c’était l’un de nous… » Karigoun parla, et il parla longtemps. Agwé haussa les épaules. Agwa, tout à coup, éleva la voix.
-- Et moi dans tout cela ? On ne peut disposer de moi comme ça ! Vous croyez que je n’ai pas mon mot à dire ? Et ma volonté ? Mon plaisir ?… Je déciderai moi-même. Je vais voir ce Nicolas…
Une semaine plus tard, une cérémonie était organisée en l’honneur d’Agwé et de sa femme à Marimbé. C’était la fête du village. On avait passé plusieurs jours à préparer les célébrations.
Les relations des habitants de Marimbé et de la mer n’ont pas toujours été bonnes. Ils reprochaient à la mer et à ses lwa, Agwé et Agwa, de ne les avoir pas protégés dans les temps anciens, quand les Blancs les avaient fait traverser les Grandes Eaux, enchaînés à fonds de cale, laisser mourir pendant la traversée, et transporter ceux qui n’étaient pas morts jusqu’ici pour être esclaves. Voum Bagola, quelques jours après l’apparition de Ifé, avait eu une conversation avec les dieux marins, et ils avaient conclu un accord : le passé serait oublié, et, désormais, Agwa et Agwé aideraient les Nègres. On avait bu beaucoup de bouteilles de rhum pour sceller l’alliance.
La cérémonie avait à peine commencé, que se manifesta Agwa ; elle ordonna de sa voix coulante de lui amener Nicolas. Le jeune homme vint, et il se demandait avec angoisse ce que Agwa pouvait bien lui vouloir : il n’avait jamais eu affaire avec la mer. Comme la plupart des habitants de Marimbé, il ne savait pas nager ! Ce n’est que plus tard, après son séjour sous l’eau, qu’il sut nager.
Quand Agwa vit Nicolas, quand elle vit qu’il avait belle apparence et belle prestance, quand, sur sa demande, il se déculotta et lui montra ce pour quoi Erzulie-Zozo se déclarait prête à abandonner sa qualité de lwa, elle prit la main du jeune homme et l’entraîna.
-- Elle n’a pas dit un mot ! Pas un seul !
On n’est pas d’accord sur le temps que passa Nicolas dans les profondeurs de la mer, prisonnier de la lwa des eaux. Lui-même ne se rappelait pas. « C’est comme si le temps s’était arrêté… », disait-il. Il se souvenait seulement d’étreintes liquides au milieu de requins féroces, d’extases lentes, d’illuminations décisives. « Vous voyez comment un corps va quand il est plongé dans l’eau ? C’est la même chose pour les sentiments et tout ce qui concerne l’âme et l’esprit, et aussi pour le temps… »
Il est certain en tout cas qu’une guerre commença à Ifé, et si Nicolas était moins aimé de Erzulie-Zozo, il était certain que la colère d’Agwé eût anéanti le pays.C’est que Agwa prenait de plus en plus plaisir à accueillir Nicolas dans son lit. Agwé ne pouvait plus du tout trouver Agwa sur son chemin. Agwa était toujours avec Nicolas. Agwé commençait à croire que les avantages que la présence du mortel apportait dans son palais et à sa tranquillité étaient neutralisés par les désavantages : ne voilà-t-il pas que Agwa s’était mise en tête de faire de Nicolas un lwa ? La déesse, pendant les courts moments où elle n’était pas avec le mortel, essayait de convaincre le Grand-Maître de hisser son amant à la dignité de lwa. Elle avait même l’audace d’entreprendre son mari et de lui démontrer l’intérêt d’avoir Nicolas à demeure. ...(à suivre)

Art Littérature (Jancy Bolté) (eChasimbi)


1-

Le goût du corossol

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Comment des êtres si semblables puissent s’avérer si différents du jour au lendemain. Un couple ayant vécu une passion de haute intensité se retrouve des étrangers, l’un pour l’autre. On ne mélange pas la papaye verte et le corossol devenu mûre.

Le pinceau a la main, il ne semblait pas se décider ni sur le choix des couleurs ni sur la géométrie du tableau. Figé comme devant une page blanche. Il régnait un silence de mort dans l’appartement. Une éternité s’était écoulée. Il essuyait les pinceaux avec un bout de tissu imbibé de solvant, les mis à sécher, recula pour regarder la toile, elle était inerte.

Il ne voulait pas se l’avouer. Il désirait la quitter. Il devait lui parler à la franche marguerite, sincèrement, en quatre yeux, sans rire. En même temps il avait peur. Pour elle et pour lui-même. Après tant d’années, une dépendance affective incontestable s’était installée comme un colimaçon doucement enroulé sous sa coquille. Dire sans médire, sans faire mal. Sans cris, sans pleurs, sans grincement de dents, le parfait divorce. La voluptueuse rupture. L’amiable. Rester amis sans y croire vraiment. Faire semblant ! Ne rien faire du tout. Laisser faire, attendre, lui laisser le dernier mot, la décision de la rupture finale. Pouvoir partir sans culpabilité aucune. Ce n’était qu’une question de temps !

Il ferait un dernier portrait d’elle, à l’huile, habillée de bleu céruléen, sa robe préférée en organdi. Au nom d’un amour qui n’était plus ce qu’il avait été. Avec un bibi fleuri comme celui qu’elle portait l’été qu’ils avaient passé dans l’île, insouciants, s’aimant passionnément, à la folie, éperdument. Les yeux dans les yeux tout le temps. Ressentir tout cela dans son être sans que le cœur aucunement ne s’alarme.

Animus, anima. Ma mie, mon esprit, mon âme, amen.

Fasciné par ses seins lourds comme des corossols, ses hanches de femmes comme peintes par Artémise, son sexe nu et gonflé sous sa robe bleue. Son nombril, sa peau cuivrée, ses sourcils épais, agressifs à souhait. Assoiffés de sexe, ils le faisaient partout. Derrière les rochers à l’abri des regards indiscrets, dans l’eau qui les caressait, rythmant leurs secousses. Dans la chambre de la petite auberge, aux murs tapissés de lilas, ils essayaient tout ce qui leur traversait l’esprit, dans un lit grinçant au moindre mouvement. Ils restaient inertes, essayant de ne pas faire de bruit comme deux adolescents qui entendent la porte du garage s’ouvrir à la commande du sésame électronique et laisser le passage à la voiture des parents qui entrent dans le garage comme un chien qui entre dans sa niche.

Les flâneries au bord de l’eau oû elle ramassait des coquillages et lui qui lançait des galets qui surfaient au-dessus du reflux des vagues à marée basse. Il comptait, un, deux, trois, quatre et criait cinq, six…oh !ah ! Il levait les bras en l’air et finissait par un ouais retentissant comme s’il venait de gagner la coupe du monde. Elle riait à gorge déployée de le voir s’amuser comme un gamin, tel que son père lui avait appris étant enfant. Ah ! Qu’ils étaient loin ces galets, cela et ceux de son enfance avec son père !

Il l’aimait au passé, et cela, c’était l’imparfait au présent. Il l’aimait sans l’aimer et il savait qu’il la quitterait sans la quitter. Il perdrait une partie de lui-même. Mais ce temps d’aimer était révolu.

Elle le savait et c’est pour cela qu’elle était sous thymoanaleptique qui lui donnait des moments d’absence tel qu’on avait l’impression pendant quelques secondes qu’elle n’était plus là.

Et lui flirtant de plus en plus avec l’alcool, tellement qu’il finissait par s’y croire marier tout de bon.

Elle, Sarah savait ce que sa réserve, son attitude, ses silences cachaient. Tous ces mystères, tous ces secrets, ces non-dits, ces sous-entendus, ces dislocations abruptes de phrases, ces regards furtifs, dissimulés, tout ce qu’ils ne disaient pas ou plus. C’était ça qui l’enquiquinait. Pas la jalousie. Mais tous ces tabous impalpables. Elle le savait ! Il le savait !


Ce que lui ne savait pas c’était qu’elle se faisait une carapace et s’apprêtait à le laisser. Pas pour un autre homme, ni pour une femme mais pour être seule avec elle-même ! Lui qui tâtait de tous les chiffons, il n’en reviendrait pas qu’on le quitte pour être avec soi !

Pourtant elle l’aimait encore. Pourquoi ces sentiments et sensations ambiguës, ambivalentes, désespérantes, exténuantes. Le dicton souffle à l’oreille des femmes, qu’une femme n’est pas une femme si elle n’a pas donné la vie, naissance à un être. Ce que le dicton ne disait pas c’était ceci « Qu’est-ce qu’une femme qui a avorté à cinq mois et demi ? ».
+
De bière en vin dans les cafés, j’apprivoise des sommes de rien que je justifie, croyant bien faire, en additionnant les rencontres, les vagues palabres, âmes des relations humaines, voulant faire le bilan de quelque chose qui pourrait bien être la vie d’une ombre qui cherche la lumière. La grisaille s’installe, le ciel dessus dessous tel un saule pleureur larmoie encore un peu, et moi tout autant. L’été passe mouillé et frais, trop frais.

Une lumière somme toute diaphane, distillée tel un rhum ambré et tamisé comme sous des tissus, ou une fumerie d’opium dans l’Indochine française, que certains appelaient le temps béni des colonies.

Sarah a dit ce qu’elle avait à dire, son angoisse, son insécurité, son blues et moi je multiplie les amantes au fond de leurs lits comme au creux de mon épaule pour m’apercevoir enfin, qu’il n’y a que cela pour répondre de mes actes de vie.

Je pourrais être assis en lotus dans un ashram en train de méditer et me sentir très bien ou être étendu sur une plage à Bali entrain de me faire dorer le lard, me faire bronzer gentiment sans faire de vagues, dormir à la belle étoile et regarder Jupiter et Saturne se faire de l’œil pendant que la lune est en scorpion, mais malheureusement ce n’est pas le cas, je suis ici, fauché, vrai religion de l’indigence, la misère noire.

Il ne fait pas beau, l’été n’a pas vraiment eu lieu, sûrement du à l’influence du volcan des Philippines, ou quelque autre phénomène cyclotimique du climat ou le réchauffement de la planète. La fonte des grands glaciers, le pôle nord coulant vers le sud.




2- Le goût du corrossol(A suivre le 4 Novembre 2006)

Chasimbi Littérature (Jancy Bolté) Corrossol

1 Le goût du corossol


Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Comment des êtres si semblables puissent s’avérer si différents du jour au lendemain. Un couple ayant vécu une passion de haute intensité se retrouve des étrangers, l’un pour l’autre. On ne mélange pas la papaye verte et le corossol devenu mûr.

Le pinceau a la main, il ne semblait pas se décider ni sur le choix des couleurs ni sur la géométrie du tableau. Figé comme devant une page blanche. Il régnait un silence de mort dans l’appartement. Une éternité s’était écoulée. Il essuyait les pinceaux avec un bout de tissu imbibé de solvant, les mis à sécher, recula pour regarder la toile, elle était inerte.

Il ne voulait pas se l’avouer. Il désirait la quitter. Il devait lui parler à la franche marguerite, sincèrement, en quatre yeux, sans rire. En même temps il avait peur. Pour elle et pour lui-même. Après tant d’années, une dépendance affective incontestable s’était installée comme un colimaçon doucement enroulé sous sa coquille. Dire sans médire, sans faire mal. Sans cris, sans pleurs, sans grincement de dents, le parfait divorce. La voluptueuse rupture. L’amiable. Rester amis sans y croire vraiment. Faire semblant ! Ne rien faire du tout. Laisser faire, attendre, lui laisser le dernier mot, la décision de la rupture finale. Pouvoir partir sans culpabilité aucune. Ce n’était qu’une question de temps !

Il ferait un dernier portrait d’elle, à l’huile, habillée de bleu céruléen, sa robe préférée en organdi. Au nom d’un amour qui n’était plus ce qu’il avait été. Avec un bibi fleuri comme celui qu’elle portait l’été qu’ils avaient passé dans l’île, insouciants, s’aimant passionnément, à la folie, éperdument. Les yeux dans les yeux tout le temps. Ressentir tout cela dans son être sans que le cœur aucunement ne s’alarme.

Animus, anima. Ma mie, mon esprit, mon âme, amen.

Fasciné par ses seins lourds comme des corossols, ses hanches de femmes comme peintes par Artémise, son sexe nu et gonflé sous sa robe bleue. Son nombril, sa peau cuivrée, ses sourcils épais, agressifs à souhait. Assoiffés de sexe, ils le faisaient partout. Derrière les rochers à l’abri des regards indiscrets, dans l’eau qui les caressait, rythmant leurs secousses. Dans la chambre de la petite auberge, aux murs tapissés de lilas, ils essayaient tout ce qui leur traversait l’esprit, dans un lit grinçant au moindre mouvement. Ils restaient inertes, essayant de ne pas faire de bruit comme deux adolescents qui entendent la porte du garage s’ouvrir à la commande du sésame électronique et laisser le passage à la voiture des parents qui entrent dans le garage comme un chien qui entre dans sa niche.

Les flâneries au bord de l’eau oû elle ramassait des coquillages et lui qui lançait des galets qui surfaient au-dessus du reflux des vagues à marée basse. Il comptait, un, deux, trois, quatre et criait cinq, six…oh !ah ! Il levait les bras en l’air et finissait par un ouais retentissant comme s’il venait de gagner la coupe du monde. Elle riait à gorge déployée de le voir s’amuser comme un gamin, tel que son père lui avait appris étant enfant. Ah ! Qu’ils étaient loin ces galets, cela et ceux de son enfance avec son père !




Il l’aimait au passé, et cela, c’était l’imparfait au présent. Il l’aimait sans l’aimer et il savait qu’il la quitterait sans la quitter. Il perdrait une partie de lui-même. Mais ce temps d’aimer était révolu.

Elle le savait et c’est pour cela qu’elle était sous thymoanaleptique qui lui donnait des moments d’absence tel qu’on avait l’impression pendant quelques secondes qu’elle n’était plus là.

Et lui flirtant de plus en plus avec l’alcool, tellement qu’il finissait par s’y croire marier tout de bon.

Elle, Sarah savait ce que sa réserve, son attitude, ses silences cachaient. Tous ces mystères, tous ces secrets, ces non-dits, ces sous-entendus, ces dislocations abruptes de phrases, ces regards furtifs, dissimulés, tout ce qu’ils ne disaient pas ou plus. C’était ça qui l’enquiquinait. Pas la jalousie. Mais tous ces tabous impalpables. Elle le savait ! Il le savait !


Ce que lui ne savait pas c’était qu’elle se faisait une carapace et s’apprêtait à le laisser. Pas pour un autre homme, ni pour une femme mais pour être seule avec elle-même ! Lui qui tâtait de tous les chiffons, il n’en reviendrait pas qu’on le quitte pour être avec soi !

Pourtant elle l’aimait encore. Pourquoi ces sentiments et sensations ambiguës, ambivalentes, désespérantes, exténuantes. Le dicton souffle à l’oreille des femmes, qu’une femme n’est pas une femme si elle n’a pas donné la vie, naissance à un être. Ce que le dicton ne disait pas c’était ceci « Qu’est-ce qu’une femme qui a avorté à cinq mois et demi ? ».
+
De bière en vin dans les cafés, j’apprivoise des sommes de rien que je justifie, croyant bien faire, en additionnant les rencontres, les vagues palabres, âmes des relations humaines, voulant faire le bilan de quelque chose qui pourrait bien être la vie d’une ombre qui cherche la lumière. La grisaille s’installe, le ciel dessus dessous tel un saule pleureur larmoie encore un peu, et moi tout autant. L’été passe mouillé et frais, trop frais.

Une lumière somme toute diaphane, distillée tel un rhum ambré et tamisé comme sous des tissus, ou une fumerie d’opium dans l’Indochine française, que certains appelaient le temps béni des colonies.

Sarah a dit ce qu’elle avait à dire, son angoisse, son insécurité, son blues et moi je multiplie les amantes au fond de leurs lits comme au creux de mon épaule pour m’apercevoir enfin, qu’il n’y a que cela pour répondre de mes actes de vie.



Je pourrais être assis en lotus dans un ashram en train de méditer et me sentir très bien ou être étendu sur une plage à Bali entrain de me faire dorer le lard, me faire bronzer gentiment sans faire de vagues, dormir à la belle étoile et regarder Jupiter et Saturne se faire de l’œil pendant que la lune est en scorpion, mais malheureusement ce n’est pas le cas, je suis ici, fauché, vrai religion de l’indigence, la misère noire.

Il ne fait pas beau, l’été n’a pas vraiment eu lieu, sûrement du à l’influence du volcan des Philippines, ou quelque autre phénomène cyclothymique du climat ou le réchauffement de la planète. La fonte des grands glaciers, le pôle nord coulant vers le sud.


2- Le goût du corrossol.(4 novembre 2006)