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vendredi, octobre 20, 2006

Chasimbi La chronique de Rolandlapanique (eChasimbi)

rolandlapanique@gmail.com














Le retour de la conjoncture
Quelqu’un a dit en plaisantant – est-ce vraiment une boutade ? – que les hommes se partagent – entre autres – en ceux qui croient que l’Histoire est un trait, les seconds, que l’Histoire est un cercle. Les premiers pensent que l’Histoire a un sens, les seconds, qu’elle est une éternelle répétition. Depuis que l’on a décrété la fin de l’Histoire, les partisans du cercle, c’est-à-dire du continuel recommencement, semblent avoir triomphé. Ce cercle est un avatar de « l’éternel retour ». Une corde rouge court de Pythagore à Fukuyama (car la fin de l’histoire suppose un commencement et, du coup, un recommencement) et enfile un nombre infini d’auteurs dont saint Paul et Nietzsche ne sont pas les moindres. La théorie des cycles hante la conscience des romantiques de tous crins. Imaginez donc : dans un avenir implacable, nous aurons de nouveau à souffrir Duvalier, ses tortures, Fort-Dimanche, Les Jean Tassy, les Cédras, les Frank Romains, les Prosper Avril, les Régala, l’exil, le désespoir, les petits matins blêmes, les lundis où l’on doit se lever pour aller à l’école, la fin des grandes vacances, l’échec au baccalauréat, les visites chez le dentiste, encore plus terrifiantes si le dentiste en question est votre propre père, la mort, nous aurons à subir la rupture d’avec la femme ou l’homme qu’on aime, qui, de la même voix froide, nous signifiera notre congé en employant les mêmes mots, les mots mortels : « Je ressens pour toi un dégoût physique. »
Hélas, davantage que le royaume de l’éternel retour, Haïti semble être le royaume de l’immobile. Nous avons l’impression que de tout temps, les mêmes têtes paraissent aux balcons des maisons du Pouvoir. Depuis la mort de Dessalines, ce sont les mêmes qui, sous différents déguisements, se pavanent devant le peuple.
Ce n’est même plus l’éternel retour : c’est le surplace ; ce sont les mêmes qui n’ont jamais quitté les différents palais nationaux ; ce sont les mêmes qui défilent devant nous depuis toujours, en prononçant les mêmes discours et qui avec les mêmes techniques maintiennent le peuple « en dehors » : en dehors de son histoire. Le peuple haïtien n’a jamais été sujet de son histoire : d’ailleurs il n’a jamais vécu dans l’histoire, il a vécu dans les limbes d’une éternité grise. Il n’était même pas spectateur de l’histoire d’Haïti : tous les théâtres lui étaient interdits. Chaque fois qu’il a essayé d’entrer en scène, on l’a impitoyablement refoulé. Il était encore moins partie prenante de la politique : en Haïti, la politique, pendant une longue période, n’a jamais existé. Depuis le début, la politique ne s’est jamais présentée sous son vrai visage, elle a toujours mis des masques pour déambuler dans le monde : masques de la « question de couleurs », Mulâtres contre Noirs, masques linguistiques, Créole contre Français, masques religieux, vodou contre catholicisme. Bref : événementiel contre Histoire, politicaillerie contre Politique. C’était le règne de la conjoncture, qui prenait la place de l’histoire, comme parfois la technique prend la place de la science. La politique était le résultat non de mouvements économiques et d’élans sociaux profonds, mais de conciliabules de couloirs entre les barons du système : « Tu me donnes le département du Nord, et tu as le ministère des affaires étrangères. On fait l’affaire ? » C’était le temps des grands électeurs.
En 1986, le peuple a essayé d’entrer sur la scène, et, du coup, la politique a enlevé ses voiles. Désormais, elle se construit, comme dirait Hegel, « sur son propre fonds ». L’Histoire tient la main à la politique et se révèle. En 1991, le peuple s’est investi dans les élections et, pour la première fois, a décidé du pouvoir et de l’identité de ceux qui allaient l’exercer en son nom. La raison, et non plus le mythe, allait décider des formes de la liberté et du pouvoir. Mais le coup d’État de septembre 91 a brisé net cet élan. Et l’on est retombé sous le joug de la conjoncture, des combinaisons de boudoir, des tractations de petit matin. Cela fait l’affaire de certains qui, autrement, s’ils avaient laissé la décision au milieu, c’est-à-dire aux urnes, n’auraient jamais la possibilité d’accéder aux commandes. On a renvoyé le peuple là où, d’après les barons, il n’aurait jamais dû sortir, dans sa catatonie historique. Ces messieurs qu’on dit grands pensent que la démocratie est une chose trop importante pour la confier aux démocrates, pour la confier au peuple. La bourgeoisie n’est pas contente du peuple, elle l’a démis. Bientôt, pour le dire avec les mots de Brecht, elle va élire un autre peuple.
Le peuple haïtien était engagé, de manière chaotique certes, erratique, confuse, dans un processus démocratique. On avait accepté le principe que ce qui devait commander le choix d’un nouveau gouvernement, d’un nouveau président, c’était des élections et non plus les coups de force. Ce coup d’État nous ramène à l’époque des Grands électeurs, où quelques individus puissants décidaient de tout. Cet autre coup d’État, celui de 2004, est peut-être pire que celui de 91, en ceci qu’il est démobilisateur. Les grands électeurs sont de retour. Mais il faut leur dégager le terrain occupé par ceux qu’ils présentent comme des bandits. On tue, en Haïti, mais on tue surtout les petites gens, les gens des quartiers populaires, et l’on tue beaucoup.
La conjoncture est de retour. Les grands électeurs sont de retour, regardez-les.
Le CIDIHCA présente les photos de quelques grands électeurs, de quelques barons de tous les régimes. Regardez-les bien, ce sont les mêmes qui depuis 1804 tiennent les brides du pouvoir. Ils changent souvent d’aspect : parfois ils sont mulâtres, parfois ils sont noirs. Ne vous y trompez pas : sous leurs apparences diaprées, noires, noires-noires, noires claires, claires-claires, blanches, blanches cassées, blanches-grises, blanches-blanches, blanches-noires, ce sont en réalité les mêmes séducteurs qui nous trompent ; en vérité, elles n’ont qu’une couleur : celle de leurs intêrets et du pouvoir. Mais ce sont les mêmes qui dans cette procession solennelle « portent leur tête comme des ciboires » et veulent persuader que leur parade ridicule est une marche vers l’avenir alors qu’elle n’est que du surplace, une gesticulation de clown : mais attention, ce clown, c’est Ubu, Ubu écartant l’Histoire, jouant avec les détails, l’aléatoire, mettant l’événementiel au centre de son action. Mettons-nous à l’abri : la conjoncture est de retour !





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Roland Paret
edition@cidihca.com

Extrait de Nicolas(eChasimbi)
Erzulie-Zozo, quand elle revint à Ifé, raconta, le soir même, en sirotant un verre de rhum que Liraide lui avait servi, sa rencontre avec Nicolas. Quand elle parla du membre du jeune homme, de sa taille, Agwé, dont la paresse nocturne était connue, forma le projet d’engager le prodigieux mortel pour tenir compagnie à sa femme pendant que lui, il dormirait en paix. Il se fit expliquer comment trouver Nicolas. Karigoun, qui connaissait toutes les histoires, tous les contes, toutes les légendes, qui, donc, connaissait le cœur des lwa et des hommes, prit la parole et voulut mettre Agwé en garde. « Tu ne peux mettre impunément un mortel dans le lit de ta femme… » Agwé devint rogue. « Alors comme ça, Erzulie-Zozo peut se dévergonder avec un humain, les lwa l’acceptent, moi je ne peux demander à un homme de tenir compagnie à mon épouse ?… » Erzulie ne le laissa pas terminer. « Ce n’est pas la même chose ! Moi, je n’ai aucun mépris pour les Hommes, au contraire de toi, Agwé ! Je les aime, moi ! Et puis je n’ai pas de mari, tous les hommes sont mes hommes ! Toi, tu n’accepterais pas que ta femme aille avec un lwa, ton pareil, tu ferais une scène terrible ! Nicolas n’est qu’un humain ! Pour toi, cela ne tire pas à conséquence… Ce n’est qu’un homme qui dormira dans le lit de ta femme, tandis que si c’était l’un de nous… » Karigoun parla, et il parla longtemps. Agwé haussa les épaules. Agwa, tout à coup, éleva la voix.
-- Et moi dans tout cela ? On ne peut disposer de moi comme ça ! Vous croyez que je n’ai pas mon mot à dire ? Et ma volonté ? Mon plaisir ?… Je déciderai moi-même. Je vais voir ce Nicolas…
Une semaine plus tard, une cérémonie était organisée en l’honneur d’Agwé et de sa femme à Marimbé. C’était la fête du village. On avait passé plusieurs jours à préparer les célébrations.
Les relations des habitants de Marimbé et de la mer n’ont pas toujours été bonnes. Ils reprochaient à la mer et à ses lwa, Agwé et Agwa, de ne les avoir pas protégés dans les temps anciens, quand les Blancs les avaient fait traverser les Grandes Eaux, enchaînés à fonds de cale, laisser mourir pendant la traversée, et transporter ceux qui n’étaient pas morts jusqu’ici pour être esclaves. Voum Bagola, quelques jours après l’apparition de Ifé, avait eu une conversation avec les dieux marins, et ils avaient conclu un accord : le passé serait oublié, et, désormais, Agwa et Agwé aideraient les Nègres. On avait bu beaucoup de bouteilles de rhum pour sceller l’alliance.
La cérémonie avait à peine commencé, que se manifesta Agwa ; elle ordonna de sa voix coulante de lui amener Nicolas. Le jeune homme vint, et il se demandait avec angoisse ce que Agwa pouvait bien lui vouloir : il n’avait jamais eu affaire avec la mer. Comme la plupart des habitants de Marimbé, il ne savait pas nager ! Ce n’est que plus tard, après son séjour sous l’eau, qu’il sut nager.
Quand Agwa vit Nicolas, quand elle vit qu’il avait belle apparence et belle prestance, quand, sur sa demande, il se déculotta et lui montra ce pour quoi Erzulie-Zozo se déclarait prête à abandonner sa qualité de lwa, elle prit la main du jeune homme et l’entraîna.
-- Elle n’a pas dit un mot ! Pas un seul !
On n’est pas d’accord sur le temps que passa Nicolas dans les profondeurs de la mer, prisonnier de la lwa des eaux. Lui-même ne se rappelait pas. « C’est comme si le temps s’était arrêté… », disait-il. Il se souvenait seulement d’étreintes liquides au milieu de requins féroces, d’extases lentes, d’illuminations décisives. « Vous voyez comment un corps va quand il est plongé dans l’eau ? C’est la même chose pour les sentiments et tout ce qui concerne l’âme et l’esprit, et aussi pour le temps… »
Il est certain en tout cas qu’une guerre commença à Ifé, et si Nicolas était moins aimé de Erzulie-Zozo, il était certain que la colère d’Agwé eût anéanti le pays.C’est que Agwa prenait de plus en plus plaisir à accueillir Nicolas dans son lit. Agwé ne pouvait plus du tout trouver Agwa sur son chemin. Agwa était toujours avec Nicolas. Agwé commençait à croire que les avantages que la présence du mortel apportait dans son palais et à sa tranquillité étaient neutralisés par les désavantages : ne voilà-t-il pas que Agwa s’était mise en tête de faire de Nicolas un lwa ? La déesse, pendant les courts moments où elle n’était pas avec le mortel, essayait de convaincre le Grand-Maître de hisser son amant à la dignité de lwa. Elle avait même l’audace d’entreprendre son mari et de lui démontrer l’intérêt d’avoir Nicolas à demeure. ...(à suivre)

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